
Réarmer l’Europe : vers une nouvelle souveraineté européenne face à la fin du multilatéralisme ?
Edito de la Présidente des Voies
Chers membres des Voies, chers amis,
L’Europe débute une nouvelle séquence. Une séquence où les équilibres traditionnels sont bouleversés et où les décisions que nous prendrons aujourd’hui définiront ce que sera notre continent demain.
Il y a quelques semaines encore, nous étions nombreux à redouter une forme de torpeur européenne face aux menaces qui se dessinaient. L’abandon progressif de l’Ukraine par certains de ses alliés, la montée en puissance des logiques protectionnistes aux États-Unis, et le retour en force d’acteurs prêts à bousculer le fameux ordre mondial du Président Emmanuel Macron nous plaçaient devant un dilemme historique : l’Europe allait-elle une fois de plus attendre que d’autres décident à sa place, ou allait-elle enfin prendre son destin en main ?
Les annonces récentes témoignent d’une prise de conscience. Le plan ReArm Europe, qui prévoit d’investir 800 milliards d’euros pour renforcer nos capacités de défense, et le projet de flexibilité budgétaire annoncé en Allemagne pour réarmer et reconstruire les infrastructures stratégiques montrent que l’Europe n’a plus le choix. C’est une évolution majeure, et il faut la saluer.
Mais la question du financement demeure centrale. Si nous devons investir dans notre autonomie, nous devons aussi veiller à ne pas creuser les inégalités sur nos scènes intérieures. La protection de nos concitoyens ne peut pas être contrainte par les enjeux militaires, les filets sociaux, la lutte contre la précarité et l’accès aux services essentiels doivent rester au cœur du projet européen. C’est un impératif politique autant qu’un rempart contre la montée des populismes, qui prospèrent sur la division et le sentiment d’abandon.
L’histoire nous enseigne que les grandes transformations s’opèrent toujours dans la contrainte. Nous y sommes. Mais elles peuvent être subies ou maîtrisées. Si l’Europe veut exister dans ce nouveau monde en recomposition, elle ne peut plus tergiverser. Elle doit tracer un chemin qui conjugue souveraineté et justice sociale, puissance et solidarité. C’est ce que nous défendons au sein des Voies.
Amandine Rogeon
Le changement, c’est maintenant
Trois ans après l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie et onze ans après le début du conflit, l’Europe fait face à une reconfiguration stratégique inédite. Pendant qu’un Président des États-Unis humilie publiquement son homologue ukrainien et, par ricochet, les États membres de l’Union européenne, la désinformation continue à se répandre. En France, où CNews vient tout de même de recruter l’ancienne cheffe de Russia Today, comme aux États-Unis et ailleurs, les faits sont manipulés, distordus. Et pourtant, sur le terrain, les pertes humaines sont vertigineuses : près d’un million de morts et de blessés depuis 2022, selon des estimations qui demeurent incertaines.
Cela ne vous a pas échappé, le continent européen a alterné entre sidération et action ces dernières semaines, tentant de composer avec les changements constants de doctrine étatsuniennes, mais dessinant clairement un abandon de l’Ukraine sur le plan militaire, humanitaire, et logistique, tout en réchauffant ses relations avec la Russie et modifiant l’ordre économique mondiale à coup de droits de douane. De Sommet international en réunions bilatérales, les États Membres, la Commission et le Royaume-Uni tentent actuellement de dessiner les contours d’une réponse à la fois ambitieuse et proportionnée.
Ce que l’on sait, à ce stade, c’est que la Commission européenne a proposé un plan intitulé “ReArm Europe”, prévoyant de débloquer et d’investir environ 800 milliards d’euros dans les prochaines années afin de renforcer les capacités européennes de défense, tout en assouplissant, dans ce domaine, les strictes règles européennes régissant le déficit autorisé des États-Membres. Cette proposition adoptée par les Etats membres arrive à quelques jours du très attendu livre blanc sur la Défense, qui doit faire suite au rapport Niinistö qui appelait, on s’en souvient, à une cohésion renforcée.
Ce que l’on ne sait pas mesurer, en revanche, c’est la capacité de discussion et de cohésion des différents États européens. La Hongrie, et la Slovaquie dans une moindre mesure, d’obédiences pro-russe, bloquent en effet les discussions. Dans ce contexte, certains parlementaires souhaitent remettre la question de la règle de l’unanimité sur le tapis, pour permettre à une majorité d’États d’avancer de manière conjointe.
Du point de vue des Etats
On ne boude pas son plaisir en regardant du côté de l’Autriche cette semaine, où viennent enfin de se conclure des négociations de coalition de gouvernement entre les conservateurs, les sociaux-démocrates et les libéraux. Le pays a en effet déjoué une énième prophétie auto-réalisatrice du retour de l’extrême droite au pouvoir, et s’engage autour d’un projet pro-européen, axé sur la solidarité et l’aide humanitaire.
Du côté de l’éducation, la coalition souhaite également envisager la mise en place d’un abonnement offert pour les jeunes à des “médias de qualité” pour lutter contre la prolifération de la désinformation. Le gouvernement a également annoncé geler de manière temporaire les hausses de loyer, et travailler à la mise en place d’un forfait énergétique social. En revanche, sur le plan migratoire, ils prévoient une baisse des prestations pendant les trois premières années, et la mise en place, sur la même période, de cours d’intégration renforcés.
Toujours chez les germanophones, mais en Allemagne cette fois-ci, le principal candidat à la chancellerie Friedrich Merz a annoncé le 5 mars un profond revirement de la doctrine économique allemande, en supprimant pour certains projets d’importance le “frein à la dette”, qui empêche le déficit de l’Etat fédéral de surpasser les 0,35 points de PIB. En clair, pour réarmer le pays et préparer sa stratégie de Défense, le futur chancelier souhaite une flexibilité temporaire. Il a en parallèle annoncé sa volonté de lancer de grands projets d’infrastructures, notamment énergétiques et routières, afin de contribuer à lisser les inégalités territoriales en la matière.
Cependant, le travail de conviction ne fait que commencer ! Si ces mesures ont reçu l’accord des partis pressentis pour former le prochain gouvernement allemand, à savoir les sociaux-démocrates et les conservateurs, il doit recueillir un soutien a minima des Verts, afin d’éviter la formation d’une minorité de blocage entre l’extrême droite et l’extrême gauche. Des discussions au Parlement auront lieu à ce sujet la semaine prochaine.
Enfin, en Roumanie, la question des prochaines élections présidentielles prend une tournure explosive, avec l’interpellation le 26 février de Călin Georgescu, candidat aux élections présidentielles de l’automne dernier. Souvenez-vous, ces élections avaient été annulées par la plus haute juridiction roumaine, en raison d’une suspicion forte d’ingérences étrangères ayant faussé la qualité du scrutin. Georgescu, candidat inconnu au bataillon, était en effet arrivé premier au premier tour des élections porté par une campagne en ligne qui pourrait avoir été téléguidée par des puissances étrangères.
Le parquet roumain a annoncé avoir procédé dans le même temps à près d’une cinquantaine d’interpellations au sein de l’écosystème Georgescu, sur fondement d’incitations à des actes anticonstitutionnels, dissémination de fausses informations, négationnisme, antisémitisme, ou encore fraude au financement électoral. Georgescu a ensuite été placé sous contrôle judiciaire, lui interdisant notamment d’apparaître dans les médias, d’utiliser les réseaux sociaux, ou encore de quitter le pays.
Le réveil européen est amorcé, mais tiendra-t-il dans la durée ? L’histoire nous enseigne que la souveraineté ne se décrète pas, elle se construit. La question n’est plus de savoir si l’Europe doit être une puissance, mais si elle saura l’être à la hauteur des défis qui s’imposent à elle.