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Accès aux soins en zone rurale : les enseignements de notre Café des Territoires au sud de Limoges

Le mouvement Les Voies regroupe un collectif de personnes, engagées à travers toute la France et déterminées à transformer nos différences en richesse pour inspirer des politiques publiques adaptées aux réalités locales. En effet, c’est au cœur des territoires, dans chaque ville, chaque village, chaque région, que se vivent les défis quotidiens et que se dessinent les solutions concrètes qui façonneront notre avenir. Les Cafés des Territoires sont des réunions conviviales et ouvertes à tous ceux qui souhaitent contribuer au débat public pour partager leurs réalités locales et construire un projet commun de dimension nationale.


Une rencontre au cœur du plateau de Millevaches

Le vendredi 21 février, nous nous sommes retrouvés dans un petit village du plateau de Millevaches, au sud de Limoges, pour discuter de la problématique de l’accès à la santé et partager un moment de convivialité. La santé est la principale préoccupation des Français, comme l’indique le Baromètre État de la France 2024 d’Ipsos, devant le pouvoir d’achat et l’environnement.

Autour de la table, des professionnels de santé – médecins, infirmiers, pharmaciens – et des citoyens confrontés aux difficultés croissantes d’accès aux soins pour eux-mêmes ou leurs proches. Ensemble, nous avons débattu autour de résultats de sondages, de chiffres de la Cour des comptes, et d’études variées sur le sujet, une manière pour chacun de s'approprier les éléments du débat public et de les confronter à ses propres expériences.

Les déserts médicaux : une fatalité ?

Un rapport de la Cour des comptes sur l'organisation territoriale des soins de premier secours dresse un diagnostic alarmant : une offre de soins se réduisant en raison de la diminution des créneaux médicaux et de la répartition inégale des professionnels de santé, alors même que la demande augmente sous l’effet des pathologies chroniques. Cette conclusion fait écho au constat largement relayé dans les médias de la difficulté croissante d’accès aux soins de premier recours en France et à l’essor des « déserts médicaux ».

Dans ce territoire rural, qui a vu le départ à la retraite successif de plusieurs médecins en quelques années, l’installation de nouveaux jeunes médecins a été une véritable bouffée d’oxygène pour les habitants. Avec l’hôpital le plus proche à plus de 40 minutes en voiture, les habitants se tournent volontiers vers leur médecin généraliste pour un accès aux soins de premier secours. Selon une étude de l’Association des maires ruraux de France (AMRF), les habitants des zones rurales isolées ont recours à 20 % de soins hospitaliers de moins que les urbains.

Malheureusement, au-delà des spécificités des territoires ruraux, le manque de médecins est aujourd’hui une constante sur l’ensemble du territoire. Ainsi, les départements ruraux ne sont pas ceux qui présentent les plus faibles densités de médecins par rapport à la population. Le sujet de l’accès aux soins est ainsi en premier lieu un sujet de nombre de médecins. Cette problématique devrait s’estomper dans les années à venir, à mesure qu’un nombre croissant de médecins s’installe suite au relâchement du numerus clausus.

Des difficultés croissantes pour trouver un médecin traitant

Nous avons évoqué les difficultés rencontrées par de nombreuses personnes pour trouver un médecin traitant acceptant de nouveaux patients. Fin 2022, 12,2 % de la population était sans médecin traitant, dont 714 000 patients atteints d’une affection de longue durée. Cette situation reflète les dilemmes auxquels sont confrontés les médecins : accepter de nouveaux patients sans allonger les délais de prise de rendez-vous pour les patients nécessitant un suivi régulier. Ainsi, une médecin de la région de Mulhouse nous confiait ne pas annoncer prendre de nouveaux patients, même si elle le fait souvent en pratique, par peur d’être submergée de demandes. De fait, le délai médian d’obtention d’un rendez-vous chez un généraliste est passé de deux à quatre jours entre 2018 et 2023 en France, traduisant une aggravation de l’accès aux soins(1).

Les échanges nous ont permis de constater la diversité des solutions mises en place pour trouver des solutions à ces défis dans différentes régions de France, notamment grâce au rôle des communautés professionnelles territoriales de santé (CPTS) qui reçoivent des financements notamment pour des missions d’amélioration de l’accès aux soins. Ainsi, la CPTS Monts et Barrages a mis en place un système permettant d’orienter les patients sans médecin traitant vers les professionnels du territoire, en répartissant la charge entre les différents médecins. Cependant, les CPTS n’existent pas partout et leurs activités sont très différentes d’un territoire à un autre. Si des solutions existent, elles semblent avant tout être le fruit d’initiatives locales, sans réelle coordination nationale. Au global, la dispersion des aides et la diversité des solutions mises en œuvre sont le signe d’un manque de stratégie coordonnée, comme le souligne le rapport de la Cour des comptes.

Libérer du temps médical

Nous avons également échangé sur le besoin de libérer du temps médical actuellement utilisé pour les tâches administratives, une difficulté rencontrée par les médecins mais aussi par les infirmiers. Nous avons notamment débattu de la problématique du temps passé par les médecins à rédiger des certificats médicaux inutiles, des certificats pour enfants malades permettant aux parents salariés de justifier un arrêt de travail auprès de leur employeur, ou encore des arrêts de travail en cas de pathologies aiguës sans gravité (gastro, rhume, angine…).

Si la téléconsultation pourrait apporter une solution à certaines de ces difficultés, les médecins présents ont partagé leur expérience des dérives de ce système. Certains patients recourent à la téléconsultation par confort, pour éviter de se déplacer jusqu’au cabinet de leur médecin traitant, malgré des créneaux de rendez-vous disponibles. Cela conduit à une dégradation de la qualité du suivi des patients et des soins qui leur sont apportés.

La question du rôle de l’intelligence artificielle pour améliorer l’accès aux soins a également été soulevée. Aujourd’hui, des premières solutions existent pour alléger la charge administrative des médecins, comme l’assistant de consultation de Doctolib, qui automatise la prise de notes pendant les consultations(2). Selon une étude publiée en septembre 2024 dans le journal BMJ Health & Care Informatics(3), un médecin généraliste britannique sur cinq utilise régulièrement ChatGPT ou une autre IA générative lors de consultations, notamment pour l’aide au diagnostic. Plusieurs participants ont évoqué l’importance pour les pays européens de s’unir pour innover et développer des outils à la pointe des nouvelles technologies.

Des pratiques intéressantes aux Pays-Bas et en Belgique

Certains participants originaires des Pays-Bas ont partagé la possibilité pour les médecins néerlandais de déléguer certaines tâches administratives à du personnel de soutien, assistants médicaux ou infirmiers spécialisés. Un système qui semble bien fonctionner puisque 72 % des Néerlandais considèrent qu’il est très ou assez facile d’obtenir des soins médicaux le soir, la fin de semaine ou un jour férié sans se rendre au service d’urgence, contre seulement 43 % des Français(4).

En Belgique, la mise à disposition de deux numéros distincts pour orienter les patients, selon qu’il s’agisse de situations d’urgences graves (arrêt cardiaque…) ou de situations moins graves mais nécessitant une consultation médicale rapide (points de suture, etc.), permet d’apporter à tous une réponse rapide sans engorger le système d’urgences de demandes bénignes. En France, dans certains départements, le numéro du Service d’Accès aux Soins (SAS) est le 15, le même numéro que pour les urgences vitales ; dans d’autres, il s’agit d’un numéro dédié.

Inquiétudes face à la montée du populisme

La situation politique actuelle laisse beaucoup de personnes inquiètes face à la montée du populisme. La défiance vis-à-vis de la vaccination – un des piliers de notre système de santé – par l’extrême droite en Europe pose question et appelle à renforcer le développement de notre culture scientifique. De nombreux partis populistes remettent régulièrement en question la vaccination obligatoire, lui opposant le principe de la liberté de choix individuel, en dépit des risques pour la santé publique (relisez notre newsletter #8 sur ce sujet). Dernier événement en date : la décision du gouvernement italien de Giorgia Meloni en décembre dernier de supprimer les amendes infligées aux personnes légalement obligées de se vacciner contre le virus du Covid-19 – notamment les professionnels de santé – et qui avaient refusé de le faire, une obligation jugée « illégitime et non scientifique » par le gouvernement(5).

La protection des soignants

Lors de notre rencontre, nous avons également abordé un enjeu crucial : la protection des professionnels de santé lorsqu’ils signalent des suspicions de maltraitance sur des mineurs. Trop souvent, ces signalements exposent les soignants à des représailles, qu'elles soient judiciaires, ordinales ou même physiques. Face à cette réalité inacceptable, plusieurs professionnels de la région ont rejoint notre mobilisation en signant nos tribunes dans Le Monde et Le Quotidien du Médecin.

Aujourd’hui, la nécessité d’un projet de loi garantissant l’anonymat des signalements et protégeant les soignants contre d’éventuelles représailles ne fait plus débat : elle s’impose comme une urgence. Laisser ces professionnels sans protection, c’est prendre le risque de voir des violences passer sous silence, au détriment des enfants concernés. Nous continuerons à porter cette bataille avec force, jusqu’à ce que la loi évolue enfin.


(1) “L'organisation territoriale des soins de premier secours”, rapport de la Cour des comptes (2024). Disponible ici.

(2) “Intelligence artificielle : Doctolib lance l’Assistant de consultation” (2024). Disponible ici.

(3) “Generative artificial intelligence in primary care: an online survey of UK general practitioners”, BMJ Health & Care Informatics (2024). Disponible ici.

(4) Etude du Commonwealth Fund réalisée auprès de plus de 100 000 patients dans 11 pays différents.


(5) “Un journal italien s'attaque aux vaccins anti-Covid”, France Soir (12 décembre 2024). Disponible ici.