Quelques clés pour reconstruire une démocratie capable d’agir
À l’occasion du lancement de l’Observatoire des doctrines politiques de la Fondation Jean-Jaurès, Amandine Rogeon, présidente du mouvement Les Voies, a dirigé et coécrit, avec Édouard Chardot et Enzo Constantin, une première note consacrée à l’émergence de la doctrine de l’« abondance » dans le débat intellectuel américain.
À partir du livre Abundance d’Ezra Klein et Derek Thompson, devenu l’un des textes les plus commentés du débat public américain, cette nouvelle contribution interroge une question centrale pour l’avenir des régimes occidentaux : que devient une démocratie lorsqu’elle ne parvient plus à produire des résultats tangibles pour ses citoyens ?
Derrière la notion d’abondance se dessine en réalité une réflexion plus profonde sur l’épuisement de la capacité détenue par l’action publique. Difficulté à construire des logements, lenteur des infrastructures, complexité administrative, fragmentation de la décision, inflation normative, défiance envers les institutions : autant de symptômes d’une démocratie qui peine in fine à transformer ses promesses en réalisations concrètes.
La thèse défendue dans cette note est la suivante : nos démocraties souffrent clairement d’un déficit de redistribution ou de protection, mais elles sont aussi confrontées à une difficulté croissante à produire ce dont les citoyens ont besoin pour vivre dignement : des logements accessibles, de l’énergie, des transports efficaces, des soins, des services publics solides, des capacités industrielles et des infrastructures adaptées aux défis du siècle.
« Pour avoir le futur que nous voulons, nous devons construire et inventer davantage ce dont nous avons besoin. »
Cette formule, empruntée à Ezra Klein et Derek Thompson, résume l’un des déplacements les plus importants du débat progressiste contemporain. La promesse démocratique ne peut plus se limiter à corriger, compenser ou même protéger. Elle doit aussi retrouver la capacité de faire advenir, autrement dit à construire, produire, planifier, réparer, équiper, transformer.
Ce que nous en retenons pour la prochaine présidentielle
Pour Les Voies, cette réflexion pose une question qui intéresse directement les prochaines échéances électorales françaises.
La prochaine présidentielle ne pourra pas se résumer à une addition de mesures, ni à une compétition de postures. Elle devra répondre à une interrogation plus profonde, à savoir : qui est encore capable de rendre l’action publique crédible ?
Parce que la crise démocratique contemporaine tire son origine d'une crise de la représentation mais aussi de l’impuissance reconnue de l'Etat. Autrement dit, lorsque l’État promet sans jamais délivrer, que les services publics se dégradent, que le logement devient inaccessible, que la transition écologique paraît impossible à exécuter concrètement, la parole publique est remise en cause et cela s'entend parfaitement. C’est dans cet écart entre les promesses et les résultats que prospèrent les récits du ressentiment portés par les extrêmes.
L’enjeu pour un projet progressiste n’est donc pas de choisir entre justice sociale et efficacité ou entre État et marché. L’enjeu est de reconstruire une doctrine de gouvernement capable de tenir ensemble quatre exigences : protéger les plus vulnérables, produire les biens essentiels, planifier le temps long et rendre des comptes sur les résultats obtenus.
Cela suppose de regarder lucidement les blocages de notre pays : la complexité normative, la fragmentation administrative, l’empilement des procédures, la difficulté à décider, la faiblesse de l’évaluation, mais aussi la tentation permanente de confondre annonce politique et transformation tangible pour le quotidien des Français.
C’est en ce sens que la doctrine de l’abondance mérite d’être discutée et confrontée à la tradition politique française.
Lire la note complète publiée par la Fondation Jean-Jaurès :
L’abondance, ou la reconquête d’un futur désirable
Par Édouard Chardot, Enzo Constantin et Amandine Rogeon.
Observatoire des doctrines politiques – Fondation Jean-Jaurès
12 mars 2026