---

Olivier Dussopt : “Il n’y a pas de justice sociale sans production, ni de souveraineté sans travail”

Partager cet article :

La France traverse une période paradoxale dans le sens où les contraintes objectives existantes sont désormais tout à fait visibles. C’est le cas du vieillissement démographique, du sujet lié à la raréfaction du travail et bien sûr des conséquences de la pression sur les finances publiques. Et pourtant, jamais le débat politique n’a semblé aussi court-termiste. C’est ici que la rigueur intellectuelle devient un acte politique destiné à contrer les effets d’annonces et de postures qui bercent notre quotidien automnal et hivernal chaque année.

Olivier Dussopt appartient à ces responsables publics qui ont tenté de penser l’action à partir des contraintes réelles du terrain, celles du travail, de la démographie et de la soutenabilité financière. Nous avons souhaité lui donner la parole pour interroger les angles morts de notre modèle social, les impensés qui pèsent sur l’avenir des Français et lui poser une question essentielle : comment redonner une capacité de projection collective à l’action publique ?


Travail et démographie, sortir du déni

Pouvez-vous revenir sur votre conception dite « malthusienne » du travail en France ? Dans quelle mesure cette lecture fausse-t-elle notre capacité à affronter les mutations en cours dans le monde du travail ?

Olivier Dussopt. Cette vision malthusienne du travail m’est assez personnelle. Elle s’est construite à partir de mes deux expériences principales : le budget et les comptes publics d’une part, le travail d’autre part.

Du point de vue budgétaire, nous sommes confrontés à un double problème de recettes comme de dépenses. Les dépenses sont essentiellement tirées par la dynamique des dépenses sociales, par la manière dont nous traitons la question du chômage ou celle des retraites, mais nous avons aussi un problème de recettes.

Si nous produisions davantage à taux de prélèvements constants et en partant du principe qu’il est illusoire d’augmenter encore la fiscalité de manière raisonnable et efficace, nous disposons de marges nouvelles. Il faut donc produire plus et élargir l’assiette. C’est une approche très « budgétaire », fondée sur un constat simple : dans un pays comme le nôtre, s’attaquer frontalement aux dépenses est extrêmement difficile, tant ces sujets sont sédimentés et perçus comme acquis. Une partie du rééquilibrage des comptes passe donc par les recettes, ce que nous avons d’ailleurs fait entre 2017 et 2020 avec Emmanuel Macron.

Du côté du travail, avec un regard porté sur le fonctionnement du marché de l’emploi et sur l’accès à ce marché, je pensais initialement que le clivage central serait celui entre « insiders » (ceux qui sont en emploi) et « outsiders » (ceux qui se trouvent en dehors du marché de l’emploi). Ce clivage existe, bien sûr, mais je n’avais pas mesuré à quel point les barrières à l’entrée pour les outsiders étaient fortes (discriminations, difficultés d’accès à la formation) et symétriquement, à quel point la bascule vers l’extérieur pour les seniors et les préretraités pouvait être rapide et brutale.

« Nous avons collectivement abordé le chômage d’une manière singulière. Plutôt que de considérer que la meilleure façon de le combattre était de créer de l’emploi, nous avons pensé qu’il fallait avant tout diminuer le nombre de chômeurs, plutôt qu’augmenter le nombre d’emplois. »

Depuis les années 1970, la première grande crise et l’installation durable du chômage de masse jusqu’au milieu des années 2010, nous avons collectivement abordé le chômage d’une manière singulière. Plutôt que de considérer que la meilleure façon de le combattre était de créer de l’emploi, nous avons pensé qu’il fallait avant tout diminuer le nombre de chômeurs, plutôt qu’augmenter le nombre d’emplois.

Cela s’est traduit par un allongement très marqué de la durée de la formation initiale, avec un phénomène de massification qui a abouti à une capacité collective à retarder l’entrée sur le marché du travail.

À l’autre extrémité du spectre démographique, nous avons développé une capacité considérable à écarter les individus bien avant l’âge légal de la retraite. Un chiffre est à cet égard très frappant : en 2003-2004, avant la première réforme Fillon, plus d’une personne sur deux quittait le marché de l’emploi avant l’âge d’ouverture des droits à l’époque (60 ans), notamment via les dispositifs de préretraite. Ces mécanismes ont depuis été supprimés, mais ils témoignent de l’ampleur de l’attrition que nous avons acceptée dans notre population active.

Nous nous sommes dit que c’était là le « traitement social » du chômage. A savoir, moins il y a de personnes en recherche d’emploi, plus il existe de statuts alternatifs à l’activité professionnelle, mieux c’est. Or cette logique est mortifère car elle repose sur l’idée que l’emploi constitue un stock fini, alors qu’il devrait être pensé comme une dynamique à développer.

Il faut attendre le milieu des années 2010, le choc de compétitivité, des dispositifs comme le CICE, puis 2017 et l’affirmation explicite d’une politique de l’offre, pour que s’impose un autre récit : innover, créer de l’emploi, former, accélérer l’accès au marché du travail. Jusque-là, on pensait qu’un senior qui restait en emploi privait un jeune de ce même emploi alors que toutes les données montrent exactement l’inverse.

C’est cela que j’appelle la politique malthusienne du travail. Et il reste beaucoup à faire pour en sortir. Lorsque l’on observe la tournure qu’a prise le débat budgétaire, et que certaines forces politiques continuent de défendre l’idée qu’il faudrait travailler moins et vivre collectivement sur un stock d’emplois à partager plutôt qu’à accroître, cela dit beaucoup du chemin culturel qu’il reste à parcourir pour dépasser cette faillite collective.


Peut-on encore penser le modèle social français sans intégrer frontalement la question du volume de travail disponible dans les décennies à venir ? Et à travers cela, la démographie est-elle devenue la grande oubliée du débat public français ?

Olivier Dussopt. Toute force politique, tout responsable qui soutient l’idée que l’on pourrait vivre bien (ou mieux) tout en travaillant moins relève selon moi d’une forme de mensonge, d’imposture, voire d’irresponsabilité. Je ne connais pas de richesse qui se partage avant d’avoir été produite. C’est un principe simple, que Dominique Strauss-Kahn rappelait déjà dans La Flamme et la Cendre. J’invite d’ailleurs certains socialistes à le relire aujourd’hui pour retrouver les fondamentaux du productivisme dans notre pays.

Prenons un exemple chiffré, en France, on se réjouit souvent d’être la deuxième économie européenne en termes de PIB. Mais dès que l’on regarde le PIB par habitant, la comparaison devient beaucoup moins flatteuse. L’écart avec le Danemark est même vertigineux : de l’ordre de 40%. Or je ne crois pas que le Danemark soit un pays de servitude ou d’exploitation humaine. Avec des pays plus proches de nous démographiquement comme l’Allemagne, l’écart reste malgré tout de près de 16 à 18% de PIB par habitant.

Si la France rattrapait simplement le niveau de PIB par habitant de l’Allemagne, nous n’aurions plus de déficit public. Et quand je dis « rattraper », cela signifie produire davantage, donc concrètement investir, former, et produire plus, non pas en augmentant la durée hebdomadaire du travail, ce serait une mauvaise idée, mais en travaillant plus longtemps à l’échelle d’une vie, et en travaillant plus nombreux, en incluant pleinement les jeunes comme les seniors.

Avec un PIB par habitant supérieur de 16% à son niveau actuel et à fiscalité constante, la France n’aurait plus de déficit public. La question du volume de travail devient donc un enjeu central, au même titre que l’investissement dans la productivité. Elle est même un impératif de souveraineté.

« Je ne connais pas de richesse qui se partage avant d’avoir été produite. C’est un principe simple, que Dominique Strauss-Kahn rappelait déjà dans La Flamme et la Cendre. »

La nécessité d’augmenter le taux d’emploi de toutes les personnes en âge de travailler (entre 15 et 64 ans si l’on s’en tient aux indicateurs statistiques) s’inscrit par ailleurs dans une dynamique démographique négative avec moins de naissances que de décès, mais un allongement de l’espérance de vie. Le vieillissement de la population est déjà une réalité dans des pays voisins comme l’Italie et l’Allemagne, c’est d’ailleurs ce qui a conduit ces pays à assouplir leurs politiques d’immigration économique car disons-le, ils ont besoin de bras et nous connaîtrons la même situation avec toutefois un léger décalage.

Or, si moins de personnes entrent structurellement dans la vie active, il n’existe pas d’alternative. Il faudra d’abord ne pas gâcher nos ressources humaines car ce sont des ressources essentielles ; les mobiliser par la formation, en alignant cette dernière sur les métiers de demain ; renforcer l’insertion et ramener vers l’emploi celles et ceux qui en sont éloignés et, collectivement, accepter de travailler davantage.

Je me réjouis que la question démographique revienne dans le débat public et que les mauvais chiffres de 2025 nous forcent collectivement à regarder la réalité en face alors que dans les débats sur la cohésion et le pacte social, la France a pourtant une fâcheuse tendance à nier l’évidence. Nous sommes passés de quatre actifs pour un retraité dans les années 1970 à 1,7 aujourd’hui. Personne ne peut sérieusement prétendre qu’il n’y a pas là une attrition démographique majeure. Il faut lutter contre ces dénégations.

« Je dis qu’il faut travailler plus parce que nous avons une démographie dégradée et un modèle de protection sociale de plus en plus difficile à soutenir. »

Nous avons par ailleurs beaucoup détricoté nos politiques natalistes et nos débats philosophiques sur les allocations familiales ont affaibli des outils pourtant essentiels.

La CAF par exemple est un instrument formidable qui nous permet de financer les modes de garde, et de faciliter concrètement la vie des parents. Les chiffres publiés par le Conseil d’orientation des retraites montrent par ailleurs que moins des deux tiers des dépenses annuelles de retraite sont aujourd’hui financées par des cotisations. Le reste repose sur des transferts, et parmi eux, ceux en provenance d’autres caisses. Ainsi, la Caisse d’allocations familiales transfère chaque année 11,3 milliards d’euros à la Caisse nationale d’assurance vieillesse. On peut légitimement se poser la question suivante : cette somme ne manque-t-elle pas à l’accompagnement de la parentalité et à la facilitation de l’accueil d’un enfant ? C’est aussi là que se joue, très concrètement, notre capacité à affronter l’avenir.


Finances publiques : rigueur, dette et capacité de la puissance publique à agir

Pourquoi l’attention portée aux comptes publics est-elle avant tout une question de souveraineté politique ?

Olivier Dussopt. Le contexte actuel est frappant. Nous faisons face à une menace qui n’a jamais été aussi explicitement formulée sur le territoire européen, qu’il s’agisse d’ingérences ou de remise en cause des systèmes d’alliance internationaux. Et, pour nous défendre nous-mêmes, nous avons besoin d’argent. C’est aussi simple que cela.

Nous avons besoin de moyens pour notre défense, pour notre modèle de protection sociale, pour notre système de santé, pour notre mode d’éducation et de formation et cet argent ne tombera jamais du ciel. Si nous voulons disposer de ces moyens, il faut dégager des marges. Autrement dit, il faut redresser les comptes publics.

Je l’ai mesuré dans les deux ministères que j’ai occupés. Dire que l’on peut vivre durablement avec un déficit structurel et une dette qui s’accumule, c’est nous placer sous dépendance aux marchés comme à nos créanciers. C’est ainsi nous exposer aux aléas conjoncturels, par exemple aux variations de taux, et à des difficultés de financement.

Cela renvoie aussi à un choix de société. Nous pouvons assez justement affirmer que notre modèle de protection sociale est l’un des meilleurs au monde, et que nous y sommes profondément attachés, mais un modèle social se finance.

Demain, nous aurons peut-être des choix à faire face aux évolutions technologiques ou aux innovations industrielles. Si nous n’en avons plus la capacité, que dirons-nous ? Que ferons-nous ? Que laisserons-nous à nos enfants, si nous leur transmettons un pays qui n’est plus en mesure d’opérer ses propres choix ?

Vous avez souvent souligné que la France remboursera sa dette quoi qu’il arrive. Où se situe alors le véritable risque ? Que se passerait-il, concrètement, si nous retrouvions une inflation durable dans un contexte de dette élevée ?

Olivier Dussopt. Lorsque je dis que la France paiera toujours sa dette, c’est parce qu’en réalité, la France ne la rembourse jamais « véritablement ». Lorsqu’une obligation arrive à échéance, nous contractons un nouvel emprunt sur les marchés pour rembourser le capital. C’est ce que l’on appelle « faire rouler la dette ». Dans un pays où la dette augmente de façon structurelle, on s’endette davantage pour renouveler des obligations que l’on ne solde des dettes de manière définitive.

« Quand je dis que la France paiera sa dette, cela signifie que je pense que nous saurons toujours faire face au paiement des intérêts. Cela devient déjà plus difficile car ils pèsent aujourd’hui des dizaines de milliards d’euros de plus qu’il y a cinq ans mais je reste confiant dans notre capacité à honorer ces charges. »

Le véritable risque est ailleurs : il réside dans une perte de confiance des marchés, qui ne seraient plus disposés à nous accompagner dans le financement de nos politiques publiques. C’est, d’une certaine manière, ce que je crains le plus.

S’agissant de l’inflation, je ne redoute pas tant une flambée durable qu’un scénario inverse. Aujourd’hui, l’inflation recule et plus rapidement que nous ne l’avions anticipé d’ailleurs. C’est structurellement une bonne nouvelle, mais cela devient problématique lorsque l’on combine une inflation faible avec des taux élevés. Dans les années à venir, cela signifie que nous aurons une inflation modérée alors même que nous devrons honorer des obligations contractées à des taux parfois proches de 3%.

Tous ceux qui se sont rassurés en constatant que les dégradations de notre note souveraine n’avaient pas entraîné de décrochage immédiat par rapport à nos voisins pourraient être détrompés dans les mois à venir. Il est possible que les taux baissent si l’inflation demeure faible, or, si les nôtres restent plus élevés que ceux de nos partenaires, l’écart ne se traduira pas par une hausse brutale de nos taux, mais par une moindre baisse. Ce différentiel pèsera alors sur notre compétitivité.


Impôts, choix collectifs & justice fiscale

Vous nous disiez que la France finance massivement des services publics par l’impôt général plutôt que par l’usage. Que révèle ce modèle ?

Olivier Dussopt. Cela renvoie à des choix collectifs hérités de l’histoire. Je prendrai un exemple très concret. En 2018, dans un contexte de forte création d’emplois, nous avons décidé de réduire très significativement le nombre d’emplois aidés dans le secteur marchand comme dans le secteur non marchand.

Dans le secteur marchand (c’est-à-dire dans les entreprises) cette baisse n’a pas suscité de crispation majeure. Les employeurs comprennent parfaitement que lorsque la dynamique de création d’emplois est positive, l’État intervienne un peu moins pour soutenir des postes qui ne relèvent pas de l’emploi productif classique.

Les difficultés sont apparues dans le secteur non marchand. D’abord parce que de nombreuses collectivités locales se sont mobilisées contre cette décision. Il faut savoir qu’elles recouraient massivement aux emplois aidés, sans que les moyens de formation soient toujours au rendez-vous, et parfois dans une logique consistant à réduire leur masse salariale à effectifs constants. Or, dans ce cas, l’emploi aidé produit davantage un effet d’aubaine pour les finances locales qu’un véritable levier d’insertion pour les personnes concernées.

Le monde associatif a lui aussi fortement réagi car, avec les emplois aidés, on a solvabilisé des employeurs qui ne l’étaient pas auparavant. Je m’explique, lorsque vous embauchez quelqu’un au SMIC sur 25 ou 30 heures, que l’État prend en charge par subvention jusqu’à 80% de la masse salariale et cela sans appliquer de cotisations patronales, vous rendez économiquement viables des structures qui ne l’étaient pas.

Cela a permis à de nombreuses associations sportives de proposer des tarifs d’adhésion extrêmement attractifs. Je trouve cela formidable puisque l’accès au sport s’en est trouvé davantage démocratisé et rendu plus inclusif. Mais cela révèle aussi un choix implicite, nous avons fait reposer le financement des politiques sportives et culturelles davantage sur le contribuable, via l’impôt qui finance ces emplois aidés, que sur l’usager, à travers le coût réel de la pratique.

Je ne dis pas qu’il faudrait que chacun paie intégralement pour ce qu’il consomme. Mais il existe sans doute une meilleure répartition à imaginer entre ces deux logiques, afin de valoriser les acquis sans les fragiliser.

C’est aussi ce type de raisonnement qui m’a convaincu qu’il est parfois préférable d’augmenter les recettes plutôt que de réduire massivement les dépenses, comme certains le préconisent.


Héritage & capital

L’héritage est-il devenu le principal facteur de reproduction des inégalités en France ? La baisse de la taxation des revenus et la montée en puissance de l’impôt patrimonial dessinent-elles une nouvelle philosophie fiscale ?

Olivier Dussopt. Tous les indicateurs convergent aujourd’hui : la reproduction sociale repose de plus en plus sur la transmission du patrimoine. On observe en France que la part du patrimoine des ménages issue d’un héritage de tous niveaux de revenus confondus a quasiment doublé en trente à trente-cinq ans. Autrement dit, disposer d’un patrimoine dans notre pays ne relève plus, sauf exception, du seul travail.

« On observe en France que la part du patrimoine des ménages issue d’un héritage de tous niveaux de revenus confondus a quasiment doublé en trente à trente-cinq ans. »

Philosophiquement, je trouve plus juste et plus intéressant de taxer la richesse que l’on « gagne » par le hasard de la naissance, plutôt que celle que l’on acquiert par son travail. Je préfère que celui qui fournit mille efforts soit moins taxé que celui qui hérite d’un patrimoine considérable lui permettant de tirer des revenus sans effort consenti.

Emmanuel Macron avait voulu amorcer cette dynamique avec la flat tax, qui vise aussi à encourager celles et ceux qui prennent des risques, je pense notamment aux entrepreneurs, à tirer des revenus de leur activité dans des conditions plus attractives. Mais est-on allé aussi loin que je l’aurais souhaité sur le plan philosophique ? Non. Car subsiste, dans un pays très « terrien » comme le nôtre, une appréhension profonde face à toute remise en cause du patrimoine et de l’héritage.

Lorsque l’on ouvre le débat sur les droits de succession, au-delà de ceux qui peuvent légitimement craindre d’être davantage mis à contribution, ceux qui s’inquiètent le plus vite et le plus fort sont souvent ceux qui en réalité ne seraient pas concernés. Les mécanismes d’abattement sont mal connus alors même qu’ils protègent largement les patrimoines modestes.

Sur le fond, je suis donc très favorable à une évolution plus marquée dans ce sens. Mais voit-on aujourd’hui se dessiner un modèle fiscal qui irait véritablement dans cette direction ? Quand on observe les termes actuels du débat budgétaire, on voit émerger une hausse de la fiscalité sur les dividendes et les revenus du capital – par exemple via l’augmentation de la flat tax de 1,4 point – comme si les entrepreneurs, les artisans, les commerçants, souvent seuls à la tête de leur activité, étaient assimilables au « grand capital ». Dans le même temps, on assiste à une protection quasi absolue du niveau de vie des retraités, ce qui est une bonne nouvelle pour eux, mais ne traduit pas nécessairement un encouragement aux actifs.

Le budget tel qu’il est aujourd’hui conçu est, à mes yeux, irresponsable. Il va à rebours du principe qui consisterait à favoriser l’activité, quitte à compenser par une taxation plus assumée de l’héritage. Or c’est précisément ce renversement philosophique qui permettrait de réconcilier efficacité économique et justice sociale.


Le récit de l’action publique revu et corrigé

Le débat public est-il prisonnier d’une opposition stérile entre rigueur et justice sociale ?

Olivier Dussopt. Notre débat public souffre d’une double cécité sur le sujet. On parle sans cesse de rigueur et d’austérité dans un pays où la dépense publique ne cesse pourtant d’augmenter. Et lorsque l’on met en œuvre ce qui est qualifié de « plan de rigueur », il s’agit en réalité d’un simple ralentissement du rythme de croissance de la dépense publique, et non d’une réduction frontale de celle-ci.

Il n’y a jamais eu de véritable politique de rigueur au sens strict en France. Regardez l’Espagne ou le Portugal au début des années 2010, le Portugal a baissé de 10% les retraites du secteur privé, de 25% celles du secteur public, réduisant le salaire minimum. Et pourtant, le pays est aujourd’hui présenté par certains comme un modèle parce qu’il l’augmente à nouveau le salaire minimum alors même qu’il est revenu à son niveau d’avant-crise il y a à peine deux ans. Voilà ce que j’appelle une politique de rigueur.

En Espagne, dans le même temps, des dizaines d’établissements hospitaliers ont été fermés pour des raisons budgétaires. Cela n’est jamais arrivé en France, en tout cas pas à cette échelle. Nous fantasmons donc une austérité que nous n’avons jamais réellement connue. Ce que nous pratiquons, lorsqu’il y a effort, relève bien davantage de la prudence, de la raison, de la parcimonie, voire de la sagesse.

Quant à la justice sociale – qui est à l’origine même de mon engagement politique –, qu’elle demeure un chantier inachevé est une évidence. Cela fait longtemps que subsistent les inégalités de destin, la question de l’égalité des chances, le refus de l’assignation à résidence sociale ou territoriale. Mais il existe aussi un second fantasme consistant à décrire la France comme un pays fondamentalement injuste, qui organiserait structurellement les inégalités. Or de très nombreux rapports, y compris ceux d’Oxfam, montrent que nous sommes l’un des pays les plus redistributifs. Et que nous sommes celui où l’écart entre les inégalités de revenus primaires et les inégalités après transferts sociaux est parmi les plus faibles.

Sortons donc de la caricature. Il est parfaitement possible de faire preuve de raison budgétaire tout en finançant des politiques ambitieuses au service de la justice sociale. Si l’on veut préserver et renforcer notre modèle de protection sociale, il faut disposer de ressources. Or, pour avoir des ressources, il faut produire, il faut travailler, et il faut aussi se poser les bonnes questions quant à l’affectation de ces ressources.

« Quant à la justice sociale – qui est à l’origine même de mon engagement politique –, qu’elle demeure un chantier inachevé est une évidence. Cela fait longtemps que subsistent les inégalités de destin, la question de l’égalité des chances, le refus de l’assignation à résidence sociale ou territoriale. »

Pour ma part, je préférerais que notre argent public serve à financer des politiques publiques et des droits améliorant concrètement les conditions de vie, plutôt qu’à rembourser indéfiniment une dette accumulée sur plusieurs générations.


Que faudrait-il changer dans notre manière collective de parler d’économie pour réconcilier les Français avec l’action publique ?

Olivier Dussopt. Il faudrait peut-être commencer par dire combien les choses valent réellement en rappelant ce que coûtent les services publics. À force d’être gratuits au point d’usage, on finit par croire qu’ils sont gratuits tout court, ce qui est évidemment faux.

Il ne s’agit ni de voyeurisme, ni de culpabilisation. Il s’agit de mesurer la chance que nous avons de vivre dans un pays qui permet à ses habitants d’accéder à de tels services avec un reste à charge modique. On pourrait imaginer une forme de transparence totale, par exemple au moment du paiement d’une facture, avec l’affichage du « coût pour vous » et du « coût réel ».

Nous avions commencé à le faire avant le Covid, sur le site des impôts, avec cette représentation d’une ville où chaque service public était visualisé avec son coût. Tout cela a été balayé par la crise sanitaire, mais l’intuition demeure juste.

Il faudrait aussi sortir de la posture politique pour regarder les choses en face, et notamment les chiffres. Il existe une vieille maxime au ministère du Budget qui dit que « les chiffres sont de petits êtres fragiles qui, à force de torture, finissent par dire ce que l’on veut entendre d’eux ». Mais on peut aussi choisir de regarder la réalité des chiffres, la réalité des tendances.

Cela suppose que, lorsque l’on est dans l’opposition, on ne se sente pas obligé de dire systématiquement l’inverse de la majorité, y compris lorsque l’on partage le même socle de valeurs.


La question de la fin : quel rôle un mouvement citoyen comme Les Voies peut-il jouer pour réarmer cette capacité de projection collective ?

Olivier Dussopt. Je vois deux apports essentiels.

D’abord, vous avez la capacité de collecter et de partager la parole de personnes qui pensent différemment, mais raisonnablement. Vous faites dialoguer des points de vue sans les réduire à des postures. Cela n’empêche ni les nuances ni les désaccords, et cela nourrit véritablement le débat public.

Ensuite, contrairement aux acteurs politiques, votre indépendance et votre nature même vous confèrent une crédibilité particulière. Lorsque vous mettez en avant un chiffre de l’INSEE, on se dit qu’il provient du travail sérieux d’une association qui s’est documentée. Si je citais ce même chiffre de l’INSEE, on dirait que c’est parce qu’il m’arrange et qu’il sert ma démonstration.

Cela dit malheureusement beaucoup de la façon dont la parole politique est perçue aujourd’hui. Mais c’est aussi une responsabilité et une force pour vous : vous êtes aux yeux de beaucoup plus crédibles que la classe politique pour poser les termes du débat et ouvrir un horizon qui nous soit commun.



Olivier Dussopt est d’abord élu député de l’Ardèche en 2007 puis maire d’Annonay de 2008 à 2017, incarnant une gauche de gouvernement profondément ancrée dans les territoires. Entré au gouvernement en mai 2017, il a successivement exercé les fonctions de secrétaire d’État auprès du ministre de l’Action et des Comptes publics (2017-2018), puis de ministre délégué chargé des Comptes publics (2018-2020), avant d’être nommé ministre du Travail, du Plein emploi et de l’Insertion (2020-2024). À ces responsabilités, il a conduit des réformes touchant à la soutenabilité des finances publiques, au marché du travail, à la formation et à l’emploi.

Défenseur d’un État stratège, il plaide pour une gauche capable d’assumer la production, le travail et la responsabilité budgétaire comme des conditions mêmes de la souveraineté et de la solidarité.