Avec Olivier Dussopt, Les Voies a ouvert un débat sur le travail, l’emploi et la création de richesse
Le 24 février 2026, le mouvement Les Voies recevait l'ancien ministre du Travail, Olivier Dussopt, dans le cadre d’un petit-déjeuner pour discuter de la place du travail dans notre modèle social, du rôle de l’emploi dans la production de richesse, et de l'infinie difficulté française à regarder en face le vieillissement démographique et l'impérieuse nécessité de créer davantage de valeur.
Quelques semaines plus tôt, nous avions déjà donné la parole à Olivier Dussopt dans une interview publiée sur notre site, sous un titre qui résumait bien la ligne de crête de sa réflexion : « Il n’y a pas de justice sociale sans production, ni de souveraineté sans travail ». Cet entretien revenait sur la critique d’une vision « malthusienne » du travail en France, sur le lien entre démographie et finances publiques, ainsi que sur le caractère décisif du taux d’emploi pour l’avenir du pays.
Le Confidentiel du 24 février a permis d’aller plus loin encore. Plus librement. Plus concrètement aussi.
Un diagnostic frontal sur les illusions françaises en matière d’emploi
Le premier mérite d’Olivier Dussopt, au cours de cet échange, a été de rappeler une évidence trop souvent niée dans le débat public : sortir les seniors de l’emploi ne crée pas mécaniquement de la place pour les jeunes. Cette croyance, encore très répandue, repose sur l’idée fausse selon laquelle l’emploi serait un stock fixe qu’il faudrait se partager, alors qu’il relève d’une dynamique qu’il faut élargir.
C’est déjà ce que le ministre nous disait dans son interview en dénonçant une approche française du chômage qui a longtemps consisté à diminuer le nombre de chômeurs plutôt qu’à augmenter le nombre d’emplois.
Le constat est sévère, mais il mérite d’être entendu. La France a trop longtemps organisé socialement la sortie du travail que ce soit par l’allongement des études d’un côté ou par l’éviction précoce des salariés âgés de l’autre. Or, la France est passée d’environ quatre actifs pour un retraité dans les années 1970 à 1,7 aujourd’hui, ce qui change radicalement les termes du débat collectif.
C’est à cette aune qu’il faut entendre l’un des points les plus saillants de notre échange : l’objectif d’un taux d’emploi de 75% peut constituer une cible politique crédible pour la France. Pour l’ancien ministre, les années 2017-2022 ont montré qu’une amélioration réelle était possible. Il souligne notamment la baisse du chômage de longue durée, le retour vers l’emploi de publics qui en étaient durablement éloignés, y compris parmi les seniors, ainsi que le fait qu’en 2022, pour la première fois, plus de la moitié des emplois créés l’ont été en CDI.
Cette insistance sur la qualité de l’emploi mérite d’être relevée. Elle ne signifie pas que tout va bien. Olivier Dussopt a lui-même pointé un angle mort important : nous manquons encore d’indicateurs suffisamment lisibles sur le temps partiel subi et sur certaines formes de fragilité dans l’emploi. Mais son argument de fond demeure : la France peut recréer de l’emploi durable si elle cesse de raisonner à partir du partage de la pénurie.
Seniors, apprentissage, lycées professionnels : les angles morts de l’actuel débat public
Olivier Dussopt préconise de prendre le contre-pied de la ligne suivie aujourd’hui par le gouvernement sur l’apprentissage. Un pays sérieux ne peut pas traiter séparément la politique de l’emploi, la politique éducative, la politique industrielle et la démographie. Il ne peut pas davantage continuer à reléguer les lycées professionnels à la périphérie de la République. Sur ce point, Olivier Dussopt décrit le lycée professionnel comme un lieu où se concentrent trop souvent les fragilités sociales, les inégalités et les discriminations, et il dénonce par ailleurs une forme de trahison consistant à former encore à des métiers qui n’existent plus ou qui n’offrent plus de débouchés réels.
Le sujet est majeur. Chaque année, des centaines de milliers de jeunes devraient pouvoir être raccrochés à l’emploi de manière plus fluide, plus digne, plus utile à la collectivité. Cela suppose de mieux articuler les mondes de l’éducation, du travail, de la formation et de la production. Cela suppose aussi de sortir d’une hiérarchie implicite entre filières nobles et filières reléguées, qui mine depuis trop longtemps notre pacte républicain.
Produire plus de richesse pour préserver notre liberté
Le deuxième apport de ce petit-déjeuner tient au raisonnement défendu par Olivier Dussopt sur la création de richesse. Sa thèse est la suivante : la justice sociale ne peut pas durablement reposer sur une base productive qui s’affaiblit.
Dans l’entretien de janvier, il rappelait déjà que le PIB par habitant de la France demeure sensiblement inférieur à celui de l’Allemagne, et plus encore à celui du Danemark, et qu’un rattrapage partiel changerait profondément notre équation budgétaire.
Au cours du petit-déjeuner, il a prolongé cette démonstration en opposant deux réflexes français également stériles : d’un côté, la fascination pour les coupes symboliques, comme la suppression indistincte d’agences publiques sans réflexion sur les politiques publiques qu’elles portent ; de l’autre, l’incapacité à penser la production de valeur comme une condition de la souveraineté.
Or, supprimer une agence n’a de sens que si l’on assume de supprimer, fusionner ou transformer la politique publique correspondante. Autrement dit : l’économie budgétaire n’est jamais purement administrative.
Fiscalité du travail, industrie, investissement
Le petit-déjeuner a aussi permis de revenir sur plusieurs arbitrages économiques concrets.
Sur la fiscalité des entreprises, Olivier Dussopt a défendu le bilan des années de baisse de l’impôt sur les sociétés tout en jugeant très sévèrement la reconduction de la surtaxe actuelle sur l’impôt sur les sociétés.
Sur le coût du travail, il a insisté pour démontrer qu'à mesure qu’un salarié progresse autour de 1,6 ou 1,7 SMIC, le coût des augmentations devient très élevé pour l’employeur alors même que le gain visible sur la fiche de paie demeure limité. Cela nourrit un malaise diffus, celui d’un système où l’effort de l’entreprise est important mais où la progression ressentie par le salarié reste trop faible.
Le propos, ici encore, mérite discussion plutôt qu’adhésion réflexe. Car il oblige à penser ensemble trois questions que la France traite souvent séparément : la montée en compétence, la rémunération du travail et la lisibilité des prélèvements. Il invite aussi à réfléchir aux seuils à partir desquels notre système cesse d’encourager la progression professionnelle.
Sur l’industrie, le regard porté par l’ancien ministre a été plus inquiet qu’on ne pourrait le croire. Les grands projets peuvent encore donner le change, a-t-il expliqué, mais les investissements directs étrangers se tassent, le leadership français s’effrite et la dynamique peut se retourner si le pays envoie des signaux contradictoires en matière fiscale, productive ou réglementaire.
L’évaluation, cette révolution culturelle que la France repousse sans cesse
Olivier Dussopt a rappelé l’importance du « Printemps de l’évaluation » à l’Assemblée nationale comme tentative de faire enfin de l’évaluation un outil ordinaire du débat budgétaire et de la décision publique.
Sur ce point, l’échange a rejoint une inquiétude plus large : la France a souvent le talent paradoxal de regarder passer les révolutions avant de se plaindre de leurs conséquences. Il pose une question de méthode politique : voulons-nous continuer à subir les transformations, ou apprendre enfin à les préparer ?
Ce que nous retenons :
1. Le débat sur le travail doit être réarmé intellectuellement. Nous ne pouvons plus laisser prospérer l’idée selon laquelle la réduction du volume de travail disponible constituerait un horizon social désirable dans un pays vieilli, endetté et en manque de production.
2. La bataille de l’emploi se jouera largement sur deux fronts encore sous-traités : les seniors et les jeunes mal orientés ou mal formés. Il faudra donc rouvrir sérieusement le dossier de l’emploi des 15-64 ans, mais aussi celui de la refondation du lycée professionnel, de ses débouchés et de sa dignité républicaine.
3. La justice sociale exige une base productive solide. Le travail, l’industrie, l’investissement et la compétitivité ne sont pas des thèmes extérieurs au progressisme puisqu'ils en conditionnent désormais la crédibilité.
4. L’État ne sera pas réformé à coups de symboles administratifs. Toute promesse d’économie suppose de dire clairement quelles politiques publiques on maintient, lesquelles on transforme et lesquelles on abandonne.
5. L’évaluation doit devenir une discipline démocratique. Pour sortir du commentaire permanent et retrouver une culture de l’efficacité gage de confiance pour les citoyens.
Une méthode pour la suite
Recevoir un ancien ministre, le challenger, l’obliger à préciser ses arbitrages, croiser ses intuitions avec nos propres travaux, puis transformer la matière recueillie en propositions : telle est notre méthode.
Elle vaut pour l’emploi comme pour la santé, l’éducation, la justice, l’inclusion ou la démocratie.
A suivre.