Violences intrafamiliales : pourquoi les organisations doivent désormais agir ?
Les violences intrafamiliales et les violences dans le sport sont encore trop souvent abordées comme des drames privés relevant de trajectoires individuelles ou de situations périphériques.
Les échanges organisés le 18 février dernier par la Fondation Anges, dans le cadre de deux tables rondes animées par Amandine Rogeon, présidente des Voies, ont montré exactement l’inverse : ces violences débordent largement la sphère intime.
Aujourd’hui, nous pouvons même collectivement affirmer qu’elles traversent les organisations, les fragilisent et mettent à l’épreuve leur capacité de protection.
Dans l’entreprise comme dans le sport, elles ont des effets très concrets sur la santé, la sécurité, l’engagement, la performance et la continuité des parcours de chaque individus.
La vraie question n’est donc plus de savoir si ces situations concernent les organisations. Elle est de savoir comment elles choisissent d’y répondre ?
Dans l’entreprise, un risque encore trop souvent sous-estimé
La table ronde consacrée au monde du travail a réuni Cornélia Findeisen, DRH à la Direction interministérielle du numérique et vice-présidente de L-ImPact, Mélinda Voltz, avocate en droit du travail, Jihane Chaari, enseignante-chercheuse, et Sophie Leblanc, docteure en sciences de gestion.
Lorsqu’il est question de violences intrafamiliales, la frontière entre vie privée et vie professionnelle devient largement fictive. Les conséquences se manifestent dans le travail lui-même à travers une désorganisation, des absences répétées, des difficultés administratives, une perte réelle de concentration et une baisse globales de la productivité des victimes.
Or ces situations restent difficiles à identifier car les signaux sont souvent faibles, ambigus et surtout dispersés. La parole des victimes est par conséquent compliquée à identifier et recueillir.
Cet angle mort n’est pourtant pas neutre. L’employeur peut voir sa responsabilité engagée au titre de son obligation de sécurité, prévue par l’article L.4121-1 du code du Travail :
L'employeur prend les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et protéger la santé physique et mentale des travailleurs.
Ces mesures comprennent :
1° Des actions de prévention des risques professionnels, y compris ceux mentionnés à l'article L. 4161-1 ;
2° Des actions d'information et de formation ;
3° La mise en place d'une organisation et de moyens adaptés.
L'employeur veille à l'adaptation de ces mesures pour tenir compte du changement des circonstances et tendre à l'amélioration des situations existantes.
Le sujet peut donc être intégré au document unique d’évaluation des risques professionnels, mais aussi aux politiques d’égalité professionnelle, de qualité de vie et des conditions de travail ou de responsabilité sociale.
A l'échelle internationale, l’Organisation internationale du travail a d’ailleurs reconnu l’impact des violences domestiques sur le monde du travail. Et ce point est décisif puisqu’il souligne que ces violences relèvent d’un enjeu collectif de prévention et de protection.
Au-delà du droit, les échanges ont mis en évidence une exigence plus profonde : il est essentiel de construire des cadres dans lesquels la parole puisse être accueillie, entendue et protégée. Cela suppose de la confiance, de la confidentialité, de la formation et une véritable capacité d’écoute.
Passer de la sensibilisation à l’organisation de la protection
Les structures les plus en avance sur ce sujet mettent en place des réponses opérationnelles : protocoles internes, circuits de signalement, référents formés, règles strictes de confidentialité, sécurisation des accès, adaptation du poste, mobilité interne ou changement de site lorsque la sécurité de la personne l’exige.
D’autres leviers peuvent également être activés : lignes d’écoute, dispositifs d’accompagnement, groupes ressources dans le cadre des démarches Qualité de Vie au Travail, mobilisation renforcée de la protection sociale, ou encore intégration du sujet dans les accords relatifs à l’égalité entre les femmes et les hommes.
Un point d’alerte a toutefois été souligné. Lorsqu’une entreprise applique ses règles de manière purement uniforme, par exemple en matière d’absentéisme ou d’organisation du travail, elle peut, sans le vouloir, aggraver la vulnérabilité des personnes concernées. La neutralité apparente des procédures n’est donc pas toujours protectrice.
Dans le sport, une vulnérabilité renforcée par la logique de performance
La seconde table ronde a porté sur les violences dans le champ sportif. Elle a réuni Audrey Delacroix, cadre dirigeante spécialiste des vulnérabilités, Jade Dousselin, avocate en droit pénal, Marine Fatou Camara, athlète olympique et fondatrice de On The Road Boxing, Lionel Garrigue, président du Comité départemental de rugby des Yvelines, et Pierre Palomba, avocat de sportifs de haut niveau.
Les échanges ont fait ressortir une vulnérabilité spécifique liée au statut même d’athlète. Car la dépendance à l’encadrement, la pression du résultat, la hiérarchie implicite, le poids du collectif et la peur de compromettre une carrière créent un terrain particulièrement favorable au silence. Et dans cet univers, la performance peut parfois masquer la fragilité.
Les chiffres évoqués sont préoccupants. Selon une étude de la MGEN, 60% des sportifs déclarent avoir déjà subi des violences, tandis que 63% des adolescentes déclarent être gênées par leur corps. Ces données disent quelque chose de profond sur les rapports de pouvoir, sur l’exposition des jeunes sportifs et sur l’écart persistant entre les violences vécues et les violences signalées.
Dès lors, la mise en place d’outils de signalement accessibles devient essentielle. Là encore, la désignation de référents formés et l’accompagnement des victimes dans la durée apparaissent comme des conditions minimales de sérieux.
Un point particulièrement sensible a été abordé : le temps qui sépare un premier signalement d’un éventuel dépôt de plainte. Dans cet intervalle, les personnes concernées peuvent se retrouver seules, sans filet, avec des conséquences sportives, psychologiques, professionnelles ou financières immédiates. Les dispositifs d’écoute ne sauraient se substituer à la justice pénale, mais ils ont un rôle propre : orienter, protéger, documenter, et, lorsque la situation l’exige, permettre des mesures conservatoires rapides.
Les échanges ont également souligné l’intérêt de procédures administratives ou disciplinaires robustes, distinctes de la temporalité pénale. C’est là un point important car toutes les situations ne peuvent pas attendre l’issue d’une procédure judiciaire pour être traitées par les institutions concernées.
Une protection qui se construit au plus près du terrain
Plusieurs interventions ont insisté sur la nécessité d’agir au plus près des réalités concrètes. Les réponses les plus efficaces sont souvent celles qui reposent sur l’ancrage territorial, la proximité et la continuité de l’accompagnement. Ainsi, le sport peut devenir un levier éducatif puissant, y compris auprès de jeunes suivis par l’aide sociale à l’enfance, à condition d’être pensé comme un espace de reconstruction, de repérage et de protection.
Ce point est fondamental. La prévention des violences suppose aussi une présence humaine, une vigilance quotidienne et une capacité d’action des acteurs de terrain.
Les organisations sont désormais jugées à leur capacité de protéger
Ces deux tables rondes convergent vers une conclusion claire : les violences ne peuvent plus être considérées comme extérieures au fonctionnement des organisations. Elles affectent le travail, les parcours sportifs, la santé, la sécurité et l’engagement. Elles interrogent directement les modes de management, les formes de gouvernance et la capacité des institutions à reconnaître les vulnérabilités réelles.
L’enjeu consiste à intégrer tous les risques évoqués dans les politiques de prévention, dans les dispositifs de signalement, dans la formation des encadrants et dans l’architecture même des organisations. Autrement dit, la manière dont entreprises, administrations et structures sportives se saisissent de ces violences devient un révélateur. Un révélateur de leur maturité. Un révélateur de leur sens des responsabilités. Un révélateur, surtout, de leur capacité à protéger durablement celles et ceux qui les font vivre.
À propos de la Fondation des Anges
La Fondation des Anges agit pour mieux prévenir les violences et mieux accompagner les personnes les plus vulnérables, en créant des espaces de dialogue entre experts, praticiens, responsables associatifs et acteurs de terrain. Par son engagement, elle contribue à faire émerger une culture de vigilance, de responsabilité et de protection collective.
Le mouvement Voies remercie chaleureusement Thierry SZCZEPANIAK, fondateur de la Fondation des Anges, pour son invitation et pour la qualité de ces échanges, à la fois exigeants, concrets et profondément utiles.