
À l'écoute des enseignants, Florence Rizzo réinvente l'école
L’école est une promesse. Une promesse faite aux enfants de trouver leur place dans un monde qui change, une promesse faite aux nations d’élever leurs citoyens à la hauteur de leurs défis. Mais que reste-t-il de cette promesse lorsque les inégalités s’ancrent dès les premiers apprentissages, lorsque les enseignants, ces passeurs d’avenir, se heurtent à l’indifférence institutionnelle et à l’épuisement moral ?
Garantir un accès équitable à une éducation de qualité est devenu une urgence. Conscient de cet enjeu, le mouvement Les Voies s’interroge sur les modèles éducatifs les plus performants en Europe, notamment quant au rôle essentiel des enseignants. La Finlande, souvent érigée en référence mondiale, montre qu’une ambition collective où excellence et égalité s’entrelacent est possible. Pourquoi ne pas rêver de cette exigence pour la France ? Pourquoi ne pas imaginer une école européenne capable de transcender les clivages pour devenir une force motrice pour le continent ?
À l’occasion de la Journée internationale de l’éducation, Florence Rizzo, Co-fondatrice d’Ecolhuma, nous partage une vision ambitieuse : celle d’une école qui ne se contente pas de transmettre des savoirs, mais qui façonne des citoyens libres, éclairés et résilients. Cette interview explore le rôle fondamental qu’ont aujourd’hui les enseignants.
Les enseignants au cœur de la transformation éducative
Les Voies. La Finlande et l’Estonie sont souvent citées en exemple pour la centralité accordée au rôle des enseignants dans la transformation éducative. Ces pays parviennent à conjuguer excellence et réduction des inégalités. Quels enseignements la France pourrait-elle en tirer pour repenser son propre modèle ?
Florence Rizzo. La fascination pour des modèles tels que celui de la Finlande est compréhensible, mais en préambule, je souhaiterais le nuancer. J’ai eu l’opportunité de vivre en Finlande, et il est essentiel de rappeler qu’il s’agit d’un pays marqué par une grande homogénéité culturelle, une forte tradition de consensus et une égalité entre les sexes bien plus avancée que celle observée en France. Ces spécificités structurantes façonnent leurs politiques publiques, y compris en matière éducative.
Cela dit, la Finlande nous enseigne des leçons fondamentales sur l’art de prioriser collectivement l’éducation. Dans les années 1970, le système éducatif finlandais était défaillant. On retient aujourd’hui que leur transformation n’a pas reposé sur une succession de réformes fragmentées comme c’est le cas en France, mais sur une vision partagée de l’avenir. Tous les acteurs, qu’il s’agisse des politiques, des syndicats et des enseignants, se sont réunis autour d’une table pour établir un consensus durable sur les priorités éducatives du pays. Et ce cap a été maintenu, indépendamment des alternances politiques. C’est un modèle de résilience et de stabilité qui est inspirant, même si sa transposition en France nécessiterait un véritable changement culturel, notamment en ce qui concerne notre capacité à construire et respecter des orientations politiques de long terme.
Un autre aspect remarquable réside dans la valorisation du métier d’enseignant. En Finlande, enseigner est un rôle hautement prestigieux. Cela repose sur des critères de recrutement exigeants, un accompagnement professionnel de qualité, et une rémunération attractive. Ces éléments témoignent d’une reconnaissance sociale forte que la France perd au fil des décennies. Nous avons pourtant su accorder cette place centrale aux enseignants par le passé. Raison pour laquelle, je pense qu’il n’y a aucune fatalité qui nous empêcherait de réhabiliter leur rôle et leur statut.
L’Estonie, quant à elle, se distingue par sa stratégie numérique. Ce pays a su intégrer le digital dans son système éducatif avec une approche centrée sur l’utilisateur. Ils n’ont pas seulement introduit des outils numériques ; ils ont formé, accompagné, et adapté ces technologies aux besoins concrets des enseignants et des élèves. Cette vision pragmatique contraste avec celle de la France, où les outils sont souvent conçus de manière descendante, sans une véritable implication des usagers finaux.
Ces exemples rappellent que l’excellence éducative n’est pas uniquement une question de moyens financiers, et relève avant tout d’une capacité à construire une vision partagée, à valoriser les enseignants, et à s’adapter avec agilité aux évolutions sociétales.
La formation des enseignants, un enjeu clé pour l’avenir éducatif
Les Voies. En Europe, les enseignants français disposent d’une formation initiale plus courte que dans d’autres États membres, tandis que la formation continue reste quasi inexistante. Faut-il s’aligner sur les meilleures pratiques européennes en la matière ?
Florence Rizzo. La France souffre d’un syndrome bien particulier, celui d’une “suprématie” accordée au diplôme initial, qui vous poursuit tout au long de votre carrière professionnelle. Ce biais culturel traverse l’ensemble de la société et s’applique tout particulièrement à la formation des enseignants.
Au cours des 30 dernières années, nous avons vu se succéder maximum quatre réformes concernant la formation initiale des enseignants. Et ces réformes, bien que discutées et rediscutées, ne touchent finalement qu’un flux entrant d’environ 10 000 nouveaux enseignants par an, alors que notre système éducatif repose sur près de 870 000 enseignants en poste aujourd’hui.
Ce qui manque cruellement, c’est une vision qui intègre le développement professionnel continu comme un pilier central de notre système éducatif. En France, nous avons tendance à tout miser sur la formation initiale, alors même que l’expérience démontre que les premières années d’exercice, confrontées à la réalité du terrain, constituent la période la plus formatrice pour un enseignant. Dans des pays comme les Pays-Bas, la logique est inversée : la formation continue est conçue comme une priorité, et l’on se demande rétrospectivement quelles compétences fondamentales transmettre en début de carrière pour permettre à un enseignant de démarrer dans de bonnes conditions.
Cette obsession française pour le diplôme initial produit plusieurs effets délétères. Leur formation initiale, souvent centrée sur des connaissances disciplinaires théoriques, laisse peu de place aux aspects pratiques et pédagogiques. Elle ne conduit pas les enseignants à savoir comment affronter les défis du quotidien comme la gestion de sa classe ou l'adaptation de leurs cours aux besoins particuliers des élèves. Et comme vous le savez, ce sont les enseignants les moins expérimentés qui sont fréquemment affectés dans les zones les plus difficiles, où ils apprennent sur le terrain, sans soutien structurel ni ressources adaptées. En fin de course, cela produit de l'inefficacité et surtout de la souffrance.
Les chiffres sont d’ailleurs accablants, un enseignant français bénéficie en moyenne de 10 heures de formation continue par an (18 heures dans le premier degré, et aucune dans le second), tandis qu’en Suède ou à Singapour, ce chiffre atteint 100 heures. C’est un rapport de 1 à 10. Si l’on compare avec d’autres fonctionnaires de l’État, comme ceux du ministère de la Justice, l’écart est encore plus frappant : ces derniers reçoivent en moyenne 13 fois plus de formation que les enseignants.
Ce déséquilibre s’explique par une équation budgétaire court-termiste. Certes, former près de 900 000 enseignants a un coût considérable, mais refuser d’investir dans leur développement professionnel entraîne des conséquences bien plus lourdes à long terme : une perte d’actualisation des compétences, un découragement généralisé, et une dépendance excessive à leur engagement personnel pour pallier les lacunes structurelles.
Or, on ne peut bâtir une politique publique sur l’épuisement et l’engagement individuel. Former davantage les enseignants, les accompagner dans leur évolution professionnelle, c’est non seulement garantir un enseignement de qualité pour les élèves, mais aussi restaurer la dignité et la valorisation d’un métier central et autrefois reconnu par la société. C’est un choix politique, mais aussi une responsabilité collective, pour construire un avenir éducatif à la hauteur des défis du XXIe siècle.
Repenser l’accompagnement des enseignants : de l’écoute à l’action
Les Voies. Les enseignants évoquent souvent un manque de soutien, à la fois matériel et institutionnel. À quoi pourrait ressembler un système éducatif où les enseignants se sentent véritablement accompagnés ?
Florence Rizzo. Aujourd’hui, la question de l’écoute des enseignants est centrale et pourtant largement négligée. Les besoins exprimés par les enseignants ne remontent que très partiellement, ou alors ils sont mal compris et donc mal traduits en réponses concrètes. Les rapports successifs de la Cour des comptes et de l’Inspection générale pointent un problème majeur : il existe une inadéquation entre les attentes des enseignants sur le terrain et l’accompagnement proposé par l’État, et en particulier par le ministère de l’Éducation nationale.
Un système éducatif où les enseignants se sentent véritablement accompagnés commence par leur donner une voix. Cela signifie qu’il faudrait instaurer des mécanismes efficaces pour recueillir et analyser leurs besoins, non seulement en termes de formation mais aussi de conditions de travail et d’accompagnement. Cette écoute ne peut se limiter à des enquêtes nationales standardisées, elle doit être enracinée dans une approche locale et contextuelle.
Ensuite, il s’agirait de structurer les réponses à ces besoins selon un principe de subsidiarité. Ce concept, souvent évoqué mais rarement appliqué dans l’éducation, consiste à privilégier une résolution des problèmes à l’échelle la plus proche du terrain. Par exemple, les premiers leviers d’accompagnement pourraient être activés au sein même des établissements, grâce au partage de pratiques entre pairs, ou par l’intervention d’organismes locaux. Si les solutions ne peuvent être trouvées à ce niveau, elles pourraient ensuite être prises en charge à l’échelle académique ou nationale. Ce circuit court, partant des enseignants eux-mêmes, garantirait des réponses adaptées et rapides, tout en évitant le piège des décisions centralisées et déconnectées des réalités du terrain.
Un système éducatif véritablement à l’écoute de ses enseignants serait donc un système qui recueille leurs besoins et les transforme en actions concrètes, efficaces et adaptées, tout en leur donnant les moyens de contribuer activement à l’amélioration continue de l’éducation. Cette démarche n’est pas une utopie. C’est une nécessité pour restaurer la confiance et renforcer la qualité de l’enseignement.
Les Voies. L’opinion publique semble de plus en plus consciente des défis auxquels l’éducation nationale fait face, notamment du recul du statut des enseignants et de la dégradation de leurs conditions de travail. Quels sont les leviers existants pour mobiliser cette opinion publique en faveur d’une transformation durable de notre système éducatif avec, en son cœur, les élèves et les enseignants ?
Florence Rizzo. La place des enseignants dans le système éducatif français s’est progressivement érodée, victime de dynamiques structurelles mais aussi d’une évolution de la perception collective. L’un des problèmes majeurs réside dans une certaine déconnexion entre la réalité du terrain et l’image projetée dans les débats publics. Le ministère de l’Éducation nationale, souvent qualifié de "ministère des parents", illustre assez bien cette tension. Notamment parce qu’il semble aujourd’hui davantage répondre aux attentes des parents-électeurs qu’à celles des enseignants eux-mêmes.
Et l’opinion publique joue ici un rôle fondamental. Si elle se mobilisait pour soutenir les besoins réels des enseignants, elle pourrait influencer durablement les priorités des acteurs politiques. Mais pour cela, il faudrait que cette opinion soit réellement informée et nourrie par des données objectives. On observe que chaque citoyen, souvent parent ou grand-parent, se considère expert du sujet éducatif. Cette proximité personnelle engendre une pluralité d’avis, souvent contradictoires, et nourrit une méfiance assez importante envers les enseignants et les chefs d’établissement.
La surmédiatisation de certains sujets, souvent anecdotiques, aggrave également cette situation. Elle crée une bulle informationnelle où des problématiques spécifiques prennent une place disproportionnée, tandis que les enjeux structurels, comme le développement professionnel des enseignants ou la gestion des inégalités scolaires, sont relégués au second plan.
En fin de compte, ce qui pourrait véritablement changer la donne, c’est un consensus national autour de la centralité des enseignants dans la réussite éducative. Ce consensus, porté par l’opinion publique, pourrait contraindre les politiques à recentrer leur attention sur les besoins réels du terrain, plutôt que de répondre aux dynamiques électoralistes. Ce serait un signal fort, non seulement pour revaloriser le rôle des enseignants, mais aussi pour redonner confiance à une population souvent désenchantée par son système éducatif.
Les Voies. Dans de nombreux pays européens, les pratiques collaboratives entre enseignants sont systématiquement encouragées et démontrent leur efficacité. Comment favoriser de telles dynamiques en France ? Quels enseignements peut-on tirer des dispositifs d’accompagnement développés par Ecolhuma ?
Florence Rizzo. L’une des observations les plus frappantes issues de l’étude Talis de l’OCDE est que la France affiche un taux de pratiques collaboratives parmi les plus faibles en Europe, qu’il s’agisse de co-enseignement, d’observations croisées ou de conception collective de cours. Et malgré leur efficacité reconnue pour le développement professionnel, elles peinent à s’imposer dans notre système éducatif.
Ce retard s’explique en grande partie par une culture professionnelle encore marquée par la méfiance. La « porte fermée » des salles de classe symbolise vraiment la peur du jugement, de l’erreur, ou du regard extérieur. Cela nourrit un sentiment d’isolement chez les enseignants, comme nous l’avons souligné dans un rapport rédigé avec Terra Nova. Or, cet isolement est non seulement une source de souffrance, mais également un frein à l’amélioration continue des pratiques pédagogiques.
Pour inverser cette dynamique, il faut repenser profondément la culture éducative française. Cela commence par instaurer un socle de confiance où les enseignants peuvent collaborer sans crainte d’être jugés. Ce changement culturel, nécessairement progressif, demande un investissement à long terme. Des pays comme le Japon illustrent cette évolution car leur système repose depuis plus d’un siècle sur les « lesson studies », un dispositif où des enseignants co-conçoivent une leçon. L’un d’eux la met en pratique, tandis que les autres observent non pas l’enseignant mais les élèves, pour analyser l’impact réel de la pédagogie employée. Ce déplacement du regard, de l’enseignant vers les élèves, est fondamental car il remet l’apprentissage des élèves au centre des préoccupations.
Un autre exemple inspirant vient des Pays-Bas, où la culture de l’amélioration continue est profondément ancrée. Nous avons été particulièrement marqués par le programme LeerKRACHT, qui accompagne les équipes pédagogiques sur deux ans pour définir des priorités claires et atteignables, comme la réduction de l’absentéisme ou l’amélioration du niveau des élèves, par exemple et pour apprendre à collaborer efficacement afin d’atteindre ces objectifs. Ce type de démarche montre qu’une dynamique collective peut devenir un moteur puissant de changement, à condition qu’elle s’appuie sur des outils concrets et des objectifs mesurables.
Je préfère tout de même rester prudente avec les comparaisons internationales. La transposition de ces pratiques dépend toujours des modèles culturels sous-jacents. Ce qui fonctionne dans un pays comme le Japon, avec sa tradition de collaboration et de discipline collective, ou aux Pays-Bas, avec leur pragmatisme tourné vers l’amélioration continue, ne peut être importé tel quel en France sans une adaptation bien pensée.
Pour encourager la collaboration entre enseignants dans notre pays, il faudrait commencer par des initiatives locales, adaptées aux besoins spécifiques des territoires, tout en diffusant massivement des bonnes pratiques à plus grande échelle. Cela implique de former les enseignants non seulement aux aspects pédagogiques, mais aussi aux dynamiques de travail en équipe, et d’instaurer des espaces dédiés à ces échanges.
Perspectives, Les Voies et propositions concrètes
Les Voies. Comment des acteurs comme Ecolhuma contribuent-ils à la transformation du système éducatif français et à la réduction des inégalités, en complément de l’action publique ?
Florence Rizzo. Dans un pays démocratique, où les partis au pouvoir ne sombrent ni dans le populisme ni dans l’extrémisme, l’entrepreneuriat social joue un rôle essentiel en tant qu’espace d’innovation et de prototypage des politiques publiques de demain. Je suis profondément attachée aux services publics de l’éducation comme de la santé, qui constituent la colonne vertébrale de la société française. Les défendre implique parfois d’explorer des solutions nouvelles pour qu’elles deviennent les piliers d’une politique au service de l’intérêt général.
Le rôle des entrepreneurs sociaux est avant tout de démontrer qu’il est possible d’agir différemment, d’ouvrir des perspectives et d’initier des transformations structurelles qui bénéficient au plus grand nombre. L’exemple d’Unis-Cité illustre bien cette dynamique. En s’inspirant du programme City Year, ils ont œuvré pendant plus de 15 ans pour que le service civique devienne une politique publique nationale en France. Cela n’existait pas auparavant : il n’y avait ni cadre législatif, ni ligne budgétaire dédiée. Cette initiative montre que l’entrepreneuriat social est un moteur de progrès, en avance sur l’évolution d’un système qu’il contribue à transformer.
Cette démarche repose sur un principe fondamental : agir avant d’aller défendre nos idées. Chez Ecolhuma, nous avons consacré une décennie à expérimenter des solutions avant de structurer nos actions de plaidoyer. Prenons l’exemple de la formation continue des enseignants. Ce sujet, historiquement relégué au second plan, souvent premier poste budgétaire à être réduit, est aujourd’hui davantage reconnu. Bien que nous n’ayons pas encore obtenu de victoire tangible, la mise à l’agenda de cette problématique montre une évolution notable par rapport à il y a dix ans. Mais il s’agit d’un travail de long terme, ancré dans une vision systémique.
Nous développons également des outils, comme des baromètres scientifiques, pour mieux comprendre les enjeux liés à la santé mentale des élèves ou à l’inclusion des élèves à besoins spécifiques et fournir des données fiables à ceux qui façonnent les politiques publiques. Sur le plan de la santé mentale par exemple, nos baromètres dévoilent des chiffres alarmants : plus de 50 % des enseignants déclarent ressentir un épuisement émotionnel, et 1 élève sur 4 fait face à un stress intense, lié à la pression académique et à l’obsession du diplôme notamment. Plus préoccupant encore, entre 4 et 10 % des élèves souffrent de phobie scolaire, allant jusqu’à refuser de se rendre en classe.
Ces constats soulèvent des questions cruciales sur la prévention de l’anxiété scolaire, sur les approches pédagogiques qui permettraient de réduire ces tensions, et sur la nécessité de bâtir un cadre éducatif plus inclusif et plus humain. L’entrepreneuriat social, en complément de l’action publique, agit comme un catalyseur, en expérimentant des solutions et en alimentant les décideurs publics avec des propositions concrètes, fondées sur l’expérience de terrain.
Les Voies. Si vous deviez proposer une ambition commune aux États membres de l’Union européenne d’ici 2030 en matière d’éducation, quelle serait-elle ? Comment les tensions existant dans les démocraties illibérales se traduisent-elles dans leur système éducatif ?
Florence Rizzo. L’éducation et l’information libre sont, à mes yeux, les deux piliers fondamentaux de toute démocratie. Or, force est de constater que ces piliers sont aujourd’hui sérieusement fragilisés, y compris en Europe. La montée des populismes, que l’on observe en Italie, en Allemagne ou ailleurs, remet en question des valeurs essentielles : la liberté pédagogique, la diversité des idées et le rôle même de l’école comme espace de transmission et de construction du commun.
Dans certains contextes, des mécanismes inquiétants émergent. Aux États-Unis, des milliers de livres sont bannis des bibliothèques. En Argentine, un numéro d’État permet de dénoncer des enseignants jugés « idéologiquement déviants ». Et en France, des initiatives comme le réseau Parents Vigilants, soutenu par Éric Zemmour, cherchent à surveiller les enseignants et les établissements considérés comme « woke ». Ces pressions créent un climat de méfiance et de tension qui met en péril le rôle de l’école en tant que lieu d’apprentissage apaisé et inclusif.
Pour terminer, je considère qu’il est essentiel de reconnaître que l’éducation est intrinsèquement liée à la société dans laquelle elle s’inscrit. En Finlande, où comme je le disais j’ai eu l’occasion de vivre, l’école reflète une société consensuelle, apaisée et égalitaire. Cela contraste avec d’autres pays où la fragmentation sociale se répercute sur le système éducatif en amplifiant les tensions. Réparer l’école exige donc aussi de réparer le tissu social.
L’ambition européenne en matière d’éducation doit se concentrer sur la préservation et le renforcement de ces deux piliers. Des programmes comme Erasmus démontrent l’efficacité des échanges transnationaux, mais restent insuffisants. Il faudrait aller plus loin, en encourageant des initiatives communes axées sur la formation continue, l’inclusion, et la diffusion des pratiques collaboratives, tout en protégeant fermement la liberté pédagogique contre les ingérences idéologiques.
Les Voies. Notre mouvement défend une école fondée sur l’égalité des chances. Quels axes prioritaires pourriez-vous porter pour influencer les politiques éducatives françaises et européennes ?
Florence Rizzo. La priorité absolue pour reconstruire une école fondée sur l’égalité des chances est de recréer du « commun ». Dans une société fragmentée, où l’évitement scolaire devient une norme pour les familles qui en ont les moyens, il est urgent de restaurer la confiance collective dans l’école publique.
Cela suppose de lutter contre la ghettoïsation des établissements les plus populaires, où se concentrent aujourd’hui les élèves les plus fragiles et les enseignants les moins expérimentés. Des podcasts comme Y a deux écoles, de Delphine Saltel, illustrent parfaitement ce dilemme auquel sont confrontés de nombreux parents : l’engagement citoyen versus l’intérêt individuel de leurs enfants.
La solution passe par un investissement massif dans les enseignants, financièrement, humainement, et symboliquement. Redonner de la dignité et de la reconnaissance à cette profession est essentiel. Ce sont ces métiers qui préservent la cohésion sociale, et leur dévalorisation aura des répercussions majeures sur notre avenir commun.
Un sursaut de conscience est nécessaire, comme celui observé brièvement lors de la crise sanitaire, lorsque les Français ont redécouvert le rôle fondamental des enseignants. Mais cet élan doit être pérennisé et structuré. Sans cela, l’école, pilier de la République, continuera à s’éroder.
Un dernier mot pour Les Voies ?
Florence Rizzo. Les voix progressistes sont aujourd’hui minoritaires, mais leur rôle n’en est que plus crucial. Dans un contexte de durcissement des sociétés et de montée des populismes, le combat des idées ressemble à celui de David contre Goliath. Pourtant, il ne faut jamais sous-estimer la puissance d’un sursaut collectif.
Les Voies ont une responsabilité essentielle : montrer que le progrès est non seulement possible, mais désirable. C’est cette capacité à rendre le « commun » attractif et rassembleur qui permettra de résister aux tensions et de bâtir une société plus juste et plus unie.