Emploi des jeunes et des seniors : un pacte intergénérationnel pour la France
La France est prise dans une contradiction économique et sociale qu’elle n’a jamais réellement su traiter. Pourquoi ? Tout simplement parce qu'elle fait entrer les jeunes de plus en plus tardivement dans l'emploi et qu'elle éloigne trop tôt une partie de ceux qui disposent pourtant encore de compétences clés pour le monde du travail.
En 2025, le taux d’emploi des 15-24 ans demeurait limité à 34,5%, tandis que celui des 50-64 ans atteignait 69,2% (en progression certes pour ces derniers, mais davantage sous l’effet des réformes des retraites multiples, que d’une politique cohérente de valorisation des fins de carrière). Au sein des Voies, nous considérons qu’il faut cesser de traiter séparément deux déséquilibres qui relèvent en réalité d’un même problème, à savoir l’organisation insuffisamment intergénérationnelle du travail.
Dans les faits, une véritable politique d’emploi intergénérationnelle a le mérite de parler à la fois à la jeunesse, aux actifs de tout âge, aux entreprises, aux administrations pour repenser la façon dont on peut tenter de trouver un équilibre pour notre système social malgré l’inversement de la pyramide des âges (déjà évoqué dans cette note des Voies sur le congé de naissance).
Notre proposition consiste à créer le Pacte Premier et Dernier emploi, un dispositif simple fondé sur deux aides forfaitaires complémentaires. La première prendrait la forme d’un soutien de 5 000 euros par an pendant deux ans pour toute entreprise recrutant en CDI un jeune de moins de 26 ans dans un secteur et un métier en tension. L’objectif serait de réduire le coût et le risque associés à l’embauche d’un jeune encore peu expérimenté, afin de faciliter son accès à un premier emploi stable plutôt qu’à une succession de stages, de CDD ou de missions d’intérim.
La seconde aide atteindrait 4 000 euros par an pendant deux ans pour l’embauche ou le maintien dans l’emploi d’un salarié de plus de 57 ans. Elle viserait à intervenir au moment précis où les risques d’éviction du marché du travail commencent à augmenter, alors même que le salarié dispose encore de plusieurs années d’activité devant lui et d’une expérience précieuse pour l’entreprise.
Ce soutien serait conditionné à un CDI, à un tutorat formalisé dans une entreprise relevant d’un secteur et un métier en tension, et son montant serait bien sûr récupérable si le contrat était rompu dans les douze premiers mois.
Loin de nous l’idée de subventionner indistinctement les employeurs (car cela a déjà été éprouvé et condamné pour absence de résultat), il s’agirait ici de sécuriser un premier emploi durable pour les jeunes générations et de maintenir les seniors dans l’activité tout en organisant la transmission entre les générations, là où l’économie manque déjà de bras et de savoir-faire. Nous vous expliquons la démarche en détail ci-dessous.
Les jeunes : une entrée dans la vie active synonyme de parcours d'obstacles
Comme nous l’avons souligné, le taux d'emploi des 15-24 ans s'établit à 34,5% en 2025 selon l’étude INSEE Première n° 2096 datant de mars 2026. Ce chiffre en progression de + 4,6 points versus 2019 tire toutefois l'essentiel de sa hausse de l'explosion de l'apprentissage, passé de 300 000 à 879 000 contrats en sept ans. Résultat ? Si l’on retranche les chiffres de l’alternance, le taux d'emploi des jeunes stagne autour de 23 à 24%.
Parmi les jeunes qui travaillent, 39,8% sont en CDI, contre 76,1% pour les 25 ans et plus selon l’INSEE. Autrement dit, plus d'un jeune salarié sur deux est en CDD ou en intérim et c’est cette précarité qui les empêche d'accéder au crédit ou au logement, et retarde la mise en place de tous les jalons de la vie adulte.
Soulignons par ailleurs que 1,4 million de jeunes de 15-29 ans sont NEET c’est-à-dire ni en emploi, ni en études, ni en formation, soit 12,8% de la classe d'âge et le taux de chômage des 15-24 ans reste à 19,8%, soit un chiffre bien au-dessus de la moyenne européenne pour cette classe d'âge (14,8 %) comme de la moyenne nationale qui est à 7,7 % pour l’ensemble de la population active française.
Les seniors : l'expérience vécue comme un coût plutôt que comme une ressource
Le taux d’emploi des 50-64 ans a atteint 69,2% en 2025, contre 68,4% en 2024. Cette amélioration s’inscrit uniquement dans la dynamique des réformes des retraites, et plus particulièrement dans le recul des bornes d’âge, dont l’effet est surtout visible après 60 ans.
La fracture demeure dès lors massive puisqu’en 2024, 77,8% des 55-59 ans étaient en emploi, contre seulement 42,4% des 60-64 ans, soit un décrochage de plus de 35 points.
Et cette progression statistique masque une réalité sociale encore plus dure. En 2023, l’Unédic recensait 600 000 personnes de 55 ans ou plus prises en charge par l’assurance chômage, dont 460 000 étaient indemnisées, la majorité de ces situations résultant d’un licenciement ou d’une rupture conventionnelle.
Cette éviction des travailleurs expérimentés est également documentée par la recherche. Le programme DESPERADO V montre qu’à expérience professionnelle équivalente, un candidat de plus de 50 ans postulant à un emploi de cadre administratif subit une pénalité significative dans le sens où ses chances de succès diminuent de 22,3% par rapport au candidat de référence.
Cette réalité est d’autant plus préoccupante que la littérature économique ne permet absolument pas d’établir une baisse mécanique de la productivité avec l’âge. À ce titre, les travaux d’Aubert et Crépon concluent plutôt à une productivité qui augmente jusqu’à 40 ans puis se stabilise, tandis que France Stratégie rappelle que la baisse de productivité après 55 ans n’est pas statistiquement significative dans ses estimations.
Comme le souligne l'ancien ministre du Travail et du Budget Olivier Dussopt dans cette interview pour Les Voies, le ratio actifs-retraités est passé de 4 pour 1 dans les années 1970 à 1,7 pour 1 aujourd'hui, si bien que sans augmentation du taux d'emploi global et notamment des seniors, aucun financement du modèle social ne sera viable.
La France en retard par rapport à ses voisins
Lorsque l’on compare notre situation actuelle à celle de nos voisins européens (la marque de fabrique des Voies) on voit qu’en 2024 le taux d’emploi des 55-64 ans atteignait 78,1% en Suède, 75,2% en Allemagne, 71,7% en Finlande et 65,2 % en moyenne dans l’Union européenne, contre seulement 60,4 % en France.
La France est donc en retard sur les pays nordiques qui ont depuis longtemps décidé de faire du maintien dans l’emploi une composante centrale de leur modèle social, mais nous sommes aussi quinze points derrière l’Allemagne dont la structure productive comme industrielle constitue un point de comparaison direct pour notre pays.
Cet écart signifie tout simplement que notre modèle social repose sur une base d’actifs plus étroite que celle de nos voisins, alors même que le vieillissement démographique exigerait le contraire. À population constante, porter le taux d’emploi français des 55-64 ans au niveau allemand correspondrait à environ 1,3 million de personnes supplémentaires en emploi. Quand le seul rattrapage de la moyenne européenne représenterait déjà plus de 400 000 actifs occupés supplémentaires. Cela nous donne un aperçu de l’ampleur du potentiel d'actifs aujourd’hui insuffisamment mobilisés.
Revenons-en au Pacte Premier et Dernier Emploi. Pourquoi choisir un forfait plutôt qu’une exonération proportionnelle ?
Le choix de l’instrument de toute politique de l’emploi détermine à la fois la lisibilité de la mesure pour les Français, son efficacité économique et sa capacité à éviter les effets d’aubaine. Après avoir réalisé plusieurs modélisations avec notre partenaire Noosphère, nous avons conclu qu’une exonération proportionnelle de cotisations patronales s’inscrirait dans la tradition française des allègements généraux fortement décriés, et on en comprend aisément les raisons.
Le rapport Bozio-Wasmer a précisément montré que l’empilement des exonérations de cotisations sociales avait rendu notre système illisible, avec des effets de seuil, des incitations parfois contradictoires et un risque persistant de trappes à bas salaires. À l’inverse, un forfait à l’embauche préférant récompenser un comportement à la fois mesurable et socialement utile des employeurs est beaucoup plus lisible.
Ce choix est également plus juste car un forfait fixe représente une aide proportionnellement plus forte pour les emplois à bas et moyens salaires, précisément là où l’arbitrage entre CDI, CDD, intérim ou non-recrutement est souvent le plus sensible.
Quel en serait le coût ?
Au regard des conditionnalités évoquées (sur lesquelles nous allons revenir), on pourrait compter environ 160 000 jeunes bénéficiaires simultanés, compte tenu de la durée de versement sur deux ans, et environ 26 000 seniors bénéficiaires simultanés.
En intégrant des économies liées à la baisse du chômage indemnisé ou à la hausse des cotisations sociales, le Pacte Premier et Dernier emploi resterait une dépense nette pour la puissance publique. Dans le scénario que nous vous présentons, le coût brut avoisinerait un milliard d’euros par an. Les moindres dépenses d’assurance chômage pourraient en réduire légèrement le coût, autour de 900 millions d’euros selon les hypothèses retenues.
Pourquoi retenir quatre conditionnalités ?
Toute politique de soutien à l’emploi s’expose au risque de financer des décisions qui auraient pour partie été prises sans intervention publique. La responsabilité de la puissance publique consiste ici à le contenir en s'assurant que chaque euro engagé contribue effectivement à créer ou préserver un emploi. C’est la raison pour laquelle le Pacte serait soumis à quatre exigences cumulatives.
(1) Pour les jeunes, le forfait serait réservé à l’accès à un premier CDI, ou à un premier emploi durable à l’issue de la formation initiale. Il pourrait être ajusté en cas de temps partiel, afin de tenir compte des contraintes personnelles du salarié comme des réalités propres à certains métiers.
(2) L’entreprise devrait par ailleurs imaginer un véritable parcours de transmission en précisant à la fois les objectifs poursuivis, la durée de l’accompagnement et le temps effectivement consacré au tutorat. Cette mission devrait par ailleurs être reconnue comme une composante à part entière du travail du salarié expérimenté.
(3) La troisième exigence vise à garantir le caractère additionnel du forfait. Une entreprise ayant par exemple récemment supprimé un poste comparable pour motif économique ne pourrait pas prétendre au dispositif. Son accès serait également subordonné au respect de ses obligations sociales et fiscales. L’argent public ne saurait soutenir des pratiques qui contredisent directement la finalité de la politique poursuivie.
(4) Au sein des secteurs identifiés, il serait nécessaire de lier l’éligibilité au dispositif à partir des familles professionnelles et des bassins d’emploi précis, définis sur le fondement des données produites par la DARES et France Travail, puis réexaminée chaque année afin de suivre l’évolution des tensions.
En 2024, six métiers sur dix demeuraient confrontés à des tensions fortes ou très fortes. Le Pacte aurait précisément vocation à intervenir là où la pénurie de compétences compromet déjà l’activité de l’employeur.
Le versement du forfait serait trimestriel afin de l’adosser à la réalité du maintien dans l’emploi. Toute rupture du contrat entraînerait l’interruption des versements futurs, mais le remboursement des sommes déjà perçues serait en revanche réservé dans des situations où la responsabilité de l’employeur serait directement engagée, telles que la fraude, l’absence manifeste de tutorat ou la rupture du contrat à son initiative sans motif légitime au cours de la première année.
Les secteurs et métiers prioritaires
Dans le BTP, qu’il s’agisse de la rénovation thermique ou de l’entretien du bâti, les infrastructures et les besoins de construction exigent des compétences manuelles et techniques qui se transmettent dans la durée et le tutorat correspond à la réalité du travail.
Dans l’aide à domicile et les services à la personne, le vieillissement démographique rend la question plus importante encore. La France aura besoin de centaines de milliers de professionnels supplémentaires pour accompagner la perte d’autonomie et pour permettre le maintien à domicile de nos aînés. Or ces métiers sont souvent mal rémunérés, peu reconnus et par conséquent et assez logiquement soumis à une forte rotation. Le Pacte Premier et Dernier emploi pèserait proportionnellement davantage sur des emplois à bas salaires et c’est là tout son intérêt.
Dans l’industrie, la question est stratégique car la réindustrialisation qui brûle les lèvres de tous nos politiques suppose de disposer d'un vivier d’opérateurs qualifiés (des techniciens, des agents de maintenance) et maintenir les seniors dans l’activité tout en leur donnant un rôle de transmission auprès des jeunes générations est une condition de la souveraineté de notre pays.
Dans la santé, nous le savons, les besoins de recrutement sont massifs et les tensions hospitalières récurrentes et enfin, dans l’hôtellerie-restauration, la crise d’attractivité du secteur impose de reconstruire des parcours durables au-delà des emplois saisonniers ou de court terme.
Ces cinq secteurs ont un point commun : ils concentrent des besoins humains que la technologie ne pourra pas remplacer, d’où l’importance d’imaginer une véritable politique de transmission productive en matière d’emploi.
Assumer le débat politique
La première objection viendra possiblement de la gauche, arguant que le dispositif serait un “cadeau aux entreprises”. Or, la réponse tient précisément dans la structure même de la proposition qui est la nôtre car le dispositif est conditionné et récupérable. Autrement dit, ce forfait est accordé uniquement si l’entreprise conclut un CDI avec le salarié, qu’elle met en place un contrat de tutorat, qu’elle appartient à un secteur en tension cité ci-dessus et maintient le contrat dans la durée.
La deuxième objection pourrait être initiée par la droite et le centre-droit dans le sens où le contrat de génération aurait déjà échoué. Si le Pacte Premier et Dernier emploi reprend l’une des lignes directrices du contrat de génération qu’est la transmission, nous avons en revanche modifié la méthode de calcul avec une aide forfaitaire sectorielle et des obligations vérifiables. Nous considérons que l’échec d’un précédent ne doit pas obligatoirement condamner une idée, mais plutôt nous inviter à corriger son architecture.
La troisième objection légitime portera sur le coût, et la mesure nécessite de mobiliser de l’argent public, mais nous considérons que cela représenterait surtout un investissement ciblé dans l’emploi durable et les secteurs en tension. Il faut par ailleurs que le Pacte Premier et Dernier emploi soit comparé aux coûts déjà supportés du fait du chômage, de la précarité, des ruptures conventionnelles subies et de la perte de compétences des travailleurs les plus vulnérables.
Expérimenter avant de généraliser
Il serait d'abord nécessaire d'ouvrir une concertation de trois mois avec les partenaires sociaux, les branches professionnelles, les OPCO, les représentants des PME et les acteurs de l’insertion. Cette phase est indispensable pour éviter une réforme écrite depuis l’administration centrale et insuffisamment adaptée aux réalités de terrain.
La deuxième étape serait l’inscription du dispositif dans le projet de loi de finances afin de lui donner une base législative solide et de garantir son financement. Le décret d’application préciserait ensuite les montants, les modalités de versement, les conditions de remboursement (intégral ou partiel, prise en compte de la démission du salarié ou de son inaptitude), les secteurs éligibles et le rôle exact des OPCO.
Conformément à nos recommandations habituelles, une expérimentation de trois ans dans cinq secteurs : BTP, aide à domicile, industrie, santé et hôtellerie-restauration serait indispensable. La généralisation ne devrait intervenir qu’après évaluation.
Au sein des Voies, nous refusons de croire que les fractures de notre pays soient le dernier mot de son histoire. Là où certains se cachent derrière la résignation, nous choisissons le travail. Nous sommes convaincus que la politique retrouvera sa grandeur en proposant des solutions et en acceptant d’être jugée à leurs résultats.