
Progrès en temps de chaos : la boussole européenne des Voies
Cette newsletter vous a été concoctée par Alexandra Laffitte !
L’édito d’Amandine
Chers membres des Voies, chers amis,
Au fil des jours et des semaines, nous sommes de plus en plus conscients de la dégradation des repères démocratiques. Et nous n’aurons de cesse d’affirmer que le réveil européen ne saurait se faire au prix d’un recul du progressisme. Dans un précédent édito, je soulignais que notre émancipation collective ne pouvait être subordonnée à une logique de court-termisme ou de populisme démagogique. Aujourd’hui, je souhaite approfondir cette pensée en me recentrant sur l’essence même du progrès.
L’actualité politique et institutionnelle, en France, en Europe et ailleurs, nous interpelle sur un enjeu central, à savoir comment structurer un projet progressiste capable de rassembler, de porter un narratif fort et de reconquérir une société en perte de repères ? Le progressisme ne peut plus se contenter d’être une somme de revendications éclatées ou un simple mantra incantatoire. Il y a urgence. Il doit redevenir une véritable épine dorsale idéologique en articulant une vision d’avenir optimiste, mobilisatrice et porteuse d’espoir pour toutes et tous, et en particulier pour les classes populaires et moyennes.
Il est essentiel de forger un récit global, capable d’offrir une alternative crédible aux discours populistes, en puisant dans l’histoire et les aspirations contemporaines pour renouveler le lien social et rétablir la confiance des citoyens.
Premier point, le progressisme est avant tout un vecteur d’amélioration de la condition humaine. Deuxième point, il faut repenser la manière dont les pouvoirs publics accompagnent les transformations économiques et sociales de notre pays, en intégrant une prise en compte ambitieuse des besoins et des attentes des Français. Troisième point, l’efficacité du projet que nous devons construire, nous, forces progressistes, se mesurera à sa capacité à produire des changements concrets, qu’il s’agisse d’une modernisation ou d’une refonte totale de notre système de protection sociale, d’une politique d’égalité des chances enfin audacieuse ou d’une intégration positive de la transition écologique au service du bien commun.
Nous devons reconquérir les citoyens par une parole politique qui renoue avec le réel, par une stratégie de rassemblement et de coalition qui transcende les clivages partisans pour constituer un projet collectif fédérateur et ancré dans tous les territoires (y compris ceux trop souvent ignorés, voire oubliés).
Je vous invite à méditer sur ces enjeux et à participer activement au débat qui s’impose. En vous engageant, vous contribuez à tracer la voie d’une Europe qui, tout en honorant ses valeurs fondamentales, se réinvente au service de ce que l’on peut appeler le bien commun.
Amandine Rogeon, Présidente des Voies
Au chevet des démocraties
Difficile de passer à côté des attaques répétées que la démocratie subit à travers le monde, en témoigne l’étude annuelle de référence “Index de la Démocratie” pour l’année 2024, publiée dernièrement. Elle fait état d’un recul global de la santé des démocraties à travers le monde, et notamment en France, qui perd tout juste son statut de “démocratie complète” pour atteindre le niveau de “démocratie imparfaite”, en raison de l’instabilité de ses gouvernements successifs.
On peut néanmoins se réjouir du fait que l’Europe de l’Ouest, prise en bloc, atteigne le plus haut score au niveau mondial, juste devant l’Amérique du Nord. En parlant de ces derniers, la note des États-Unis est donnée pour stable, même si les experts alertent sur une nette dégradation à prévoir lors de la prochaine édition. Puisque l'étude s'apprécie du point de vue d’une année calendaire, le bon résultat des États-Unis doit donc s’apprécier comme un bilan des années Biden, et ne prend pas encore en compte la présidence de Donald Trump.
Au sein de l’Europe, ces dernières semaines ont été marquées par deux épisodes assez parlants en la matière.
Du côté de la Hongrie, dont la note s’est encore dégradée cette année, Viktor Orban et son parti entendent interdire les “marches des fiertés”, manifestations se déroulant à travers le globe et permettant de mettre en valeur la diversité des identités sexuelles et de genre. Il s’agit d’une étape supplémentaire dans le cadre de la répression du Gouvernement hongrois contre cette partie de la population, qui a déjà interdit en 2021 la “propagande LGBT” en copiant-collant une loi russe contenant les mêmes dispositions.
Quant à la Roumanie, elle a tout simplement vu sa note s’effondrer, le pays étant rétrogradé à “régime hybride”, soit à peu près le niveau de la Moldavie. La cause ? une confiance dégradée dans les partis politiques, et surtout l’annulation à l’automne dernier des élections présidentielles, sur fond de fortes suspicions d’ingérences russes. Cette saga a d’ailleurs connu une nouvelle étape avec l’invalidation de la candidature du pro-russe Calin Georgescu par le Conseil Constitutionnel le 9 mars dernier. Cet épisode fait suite à l’interpellation de ce dernier, ainsi que de sa garde rapprochée, en raison de suspicions d’actes anti-constitutionnels et de risques d’insurrection.
On notera tout de même que l’Estonie, la Tchéquie et le Portugal, rejoignent le club très sélectif des “démocraties complètes”, preuve que, même en cette période compliquée, une amélioration démocratique reste toujours possible !
Du point de vue des États
En Allemagne, empannage* sur la dette. Souvenez-vous, nous sommes en 2009, et l’Allemagne décide de mettre en place une politique budgétaire qui marquera l’économie du continent de manière durable : la Schuldenbremse, ou “frein de la dette” - à savoir une limitation portée à 0,35% du PIB de tout nouvel endettement, à l’exception de certaines situations très limitées comme en cas de catastrophe naturelle. Cette politique de la rigueur fait, depuis, l’objet de critiques continues, étant perçue comme un limitant trop important d’investissements étatiques nécessaires dans le domaine des infrastructures par exemple. La crise géopolitique en aura finalement eu raison ce 18 mars dernier, à l’occasion d’une réforme constitutionnelle prévoyant de nouvelles exemptions, notamment dans le domaine de la défense.
* pour les plus terriens d’entre nous, un empannage est une manœuvre nautique consistant à faire virer un bateau dos au vent. Élégante et efficace quand elle est bien exécutée, elle peut néanmoins être légèrement brutale.
Un équilibre politique à l’allemande. En Allemagne, comme dans beaucoup d’États d’ailleurs, une modification constitutionnelle requiert une majorité qualifiée au Parlement, en pratique de ⅔ des parlementaires. Afin d’embarquer dans ce projet de réforme les sociaux-démocrates et les Verts, le conservateur Friedrich Merz a ainsi dû consentir à un investissement futur supplémentaire de 500 milliards d’euros dans les infrastructures et le changement climatique. Un coup de boost donc pour l'économie et l’écologie du pays.
Dans le même temps, les négociations en vue de proposer un contrat de coalition se poursuivent entre les chrétiens-démocrates et les sociaux-démocrates. On peut comprendre des discussions préliminaires, qu’en plus de ces investissements massifs sont également prévus : une simplification des aides sociales en améliorant leur numérisation et en fusionnant certaines, une hausse progressive du salaire minimum afin d’atteindre un objectif de 60% du salaire médian, ou encore des incitations fiscales pour le maintien dans l’emploi des personnes en âge de partir à la retraite.
Le Portugal de retour aux urnes. Le 18 mai prochain, le Premier ministre centre-droit Luis Montenegro remet son titre en jeu, après avoir perdu un vote de confiance au Parlement le 11 mars dernier - accusé par l’opposition d’être en position de conflit d’intérêt en raison des contrats publics remportés par l’entreprise familiale Spinumviva, spécialisée dans la protection des données personnelles. En termes de projection, son parti est donné comme ayant toutefois une légère tête d’avance sur son principal concurrent, le parti social-démocrate. Les sondeurs estiment toutefois que ces deux partis ne réuniront pas assez de voix pour disposer d’une majorité confortable au Parlement, laissant une marge d’action confortable au parti d’extrême-droite Chega.
Unanimité, vous dites ?
Les crises successives que rencontre l’Union européenne mettent à mal, de longue date, le principe de l’unanimité selon lequel l’ensemble des États-Membres décident, ensemble, des sujets importants - comme par exemple en matière budgétaire, ou encore de sanctions contre la Russie.
Sur ce dernier point, la Hongrie est souvent perçue comme une épine dans le pied de l’appareil consensuel. Non seulement, car le très pro-russe Viktor Orban n’a pas franchement intérêt à fragiliser la position de la Russie. Mais également, car cette règle du consensus lui donne un outil de chantage sans précédent vis-à-vis des autres États-Membres, afin de négocier des aides supplémentaires pour son pays.
Une parade de façade a été trouvée par les 26 autres États-Membres il y a quelques jours pour adopter un texte à portée diplomatique, réitérant le soutien du bloc européen à l’Ukraine et menaçant la Russie de nouvelles sanctions - tout simplement en annexant le texte au côté de plusieurs autres conclusions du Conseil, mais en précisant la liste des signataires. Une manière d’avancer, mais qui rencontrera vite ses limites lorsque les États-Membres voudront aller au-delà de la diplomatie.
La question de l’unanimité est un serpent de mer au sein des institutions européennes, lesquelles débattent régulièrement de la manière la plus efficace de fonctionner - soit en petit groupe, comme préconisé il y a quelques années par Emmanuel Macron qui proposait de créer des coalitions thématiques entre États-Membres, soit de manière franche, via une refonte des traités et un retour aux sources !